Le Sable de Donegal

  • Publication

    Le Sable de Donegal est désormais disponible en édition papier – ‘Grand Poche’ chez Blurb (390 pages), dans la belle qualité qui a fait la renommée de cette maison – au prix démocratique de € 11,95 hors TVA* et frais de port.

    Conséquence inévitable, seuls les cinq premiers chapitres sont encore lisibles gratuitement ci-dessous ou en e-book (pdf) téléchargeable de Broeck Valley.

    Plus de détails sur da Chilou.

     

     

    *TVA : Belgique 6% ; Canada 0% ; France 5,50% ; Suisse 0%

  • Dédicace

    À Aurore, Marielle, Sophie et Boris,

    À Hugo et Amine,

    avec toute mon affection !

  • 1ère Partie

    Trouvaille : n.f. [Droit de Récupération] Ce mot est utilisé en parlant des Coutumes de la Mer. On dit droit de trouvaille, c’est-à-dire ce qui appartient à ceux qui ont sauvé ou trouvé de la marchandise. Celui qui a trouvé de la marchandise perdue en a la moitié pour son droit de trouvaille.

     

    Pierre Richelet.

    in ‘Pierre Richelet – Dictionnaire de la Langue française ancienne et moderne’ (1735)

     

  • 1.0 - L'Île Verte

    Terre brûlée au vent – des landes de pierre – autour des lacs[1]...’

    On dira pudiquement avec Louis Aragon[2], que le poète a toujours raison... Pourtant, dans la réalité des choses, on trouve peu de paysages aussi majestueux et aussi verdoyants que dans le pays d’eau qu’est l’Irlande. Et les traiter de ‘landes de pierre’ n’est ni foncièrement charitable ni complètement conforme à la vérité.

    Mais pour le dire sans détour, quand il nous explique que ‘des nuages noirs viennent du nord’, on a plutôt le sentiment qu’il a forcé sur le whiskey[3], tant les vents souvent puissants auxquels est soumise cette île à la pointe occidentale de l’Europe, viennent très majoritairement de l’ouest. À moins que les nuages noirs en question, ne représentent en vérité qu’une image des malheurs dans lesquels l’Île Verte s’est trop longtemps débattue...

     

    D’une façon générale, l’Irlande est un pays de paradoxes.

    Ainsi, les Irlandais sont très fiers de leur nationalité. Et pourtant, en terme de population, la plus grande ville irlandaise n’est autre que Boston, Massassuchets, U.S.A., cependant que le F.C. Celtic, le club de football qui fait l’orgueil du pays, est localisé à Glasgow, Écosse. C’est aussi la seule île au monde où il est très imprudent de parler du sud : le sud, c’est Cork, Kinsale et tous ces endroits où le Gulf Stream aborde l’Europe. Le sud, ce sont des scampi gros comme des avant-bras d’adolescent et une végétation luxuriante, avec de ci de là, même quelques plantes grasses d’allure méditerranéenne car s’il y est exceptionnel de voir le thermomètre dépasser les vingt-cinq degrés, il y gèle rarement. Mais surtout, il n’y a pas d’Irlande du Sud : l’île est divisée entre la République et les Comtés du Nord.

    Toujours sous domination britannique, ces derniers forment techniquement, la dernière colonie d’Europe. Ils sont bien souvent appelés l’Ulster… par les journalistes étrangers. Car en vérité, l’Ulster est une province de la République, située dans le nord-ouest de l’île. Presque plus au nord que le Nord…

    Une de ses villes les plus importantes s’appelle Donegal Town. Elle se dresse au-dessus d’une baie magnifique, dans un comté qui porte son nom, mais dont elle n’est évidemment pas le chef-lieu…

    Il est bien connu que les Irlandais n’aiment ni les Écossais, ni les Gallois, ni, surtout, les Anglais. Durant la seconde guerre mondiale, ils se sont même laissés aller à flirter avec les Allemands. Non qu’ils se sentissent transportés d’un amour immodéré envers la cause nazie – au contraire probablement –, mais un peu platement, en application du bon vieux principe aussi humain que dangereux qui veut que les ennemis de mes ennemis sont mes amis.

    Cependant, entre les Brits, comme ils les appellent en se retenant de cracher à terre, et les Irlandais, les liens sont étroits. Londres grouille de citoyens de la République et, que l’on voyage de Cork à Shannon, à Dublin, à Belfast ou même à Donegal Town, la présence britannique est tout sauf insignifiante.

    En résumé, si on doit bien constater que les très distingués sujets de Sa Gracieuse Majesté méprisent souvent quelque peu les Irlandais, avec lesquels ils ont tendance à se montrer d’une condescendance passablement puante, les Irish, quant à eux, les détestent cordialement. Même s’ils font pratiquement tout comme eux : ils roulent à gauche, parlent tous anglais bien plus facilement que gaélique et ont adopté le système judiciaire britannique, tandis que la majorité de leurs échanges commerciaux passent par Liverpool, Manchester, etc.

    Une seule note discordante dans ce British way of life : depuis l’indépendance, la République utilisait la punt comme monnaie. Cela se prononçait comme la pound – ‘Livre Sterling’ en français –, mais l’écrire pareillement aurait été indécent. La décision de se joindre aux pays passant à l’euro en 2002, ne manqua pas de faire grincer quelques râteliers de l’autre côté du Canal Saint-Georges. On n’est d’ailleurs pas allé plus loin, et notamment pas jusque Schengen : on ose déplaire à la perfide Albion, mais pas exagérément.

    Chacun sait que, des dizaines d’années durant, les Irlandais ont combattu la domination anglaise sur l’Île Verte, conquérant d’abord l’indépendance du ‘sud’, pour ensuite longtemps affronter la présence affirmée de leurs envahisseurs dans les Comtés du Nord au cours d’une guerre civile longue, cruelle et sanglante. Par le biais d’une de ces litotes démesurées dont seuls les Britanniques – et les Irlandais donc, ne leur en déplaise – ont le secret, cette période horrible, qui fit des milliers de morts dont de nombreux innocents, est désormais passée à l’Histoire sous le nom de Troubles...

     

    Elle prit malheureusement tout son temps, mais la raison finit par triompher : les protestants acceptent désormais de plus ou moins bonne grâce de serrer la main des catholiques, les défilés orangistes ou la fête de la Saint-Patrick se déroulent maintenant dans une ambiance nettement moins agressive, on oublie petit à petit le fracas des bombes et le crépitement des fusils d’assaut... Comme si le rêve que nourrissaient la plupart des personnes sensées de toute origine, s’était réalisé au bout de décennies de déchirements.

    Depuis juillet 2005, la présence militaire anglaise s’est faite nettement plus discrète, cependant que les farouches combattants de la Provisional Irish Republican Army, de l’Irish National Liberation Army ou des groupuscules paramilitaires Unionistes du célèbre pasteur Ian Paisley, déposaient les armes : la sérénité revenait enfin, après tant d’années d’horreurs et de peurs.

    En septembre 2008, la ‘Commission Indépendante de Surveillance du Processus de Désarmement’ entérinait le fait que désormais, l’I.R.A. s’était engagée dans la voie politique, et que dès lors, elle ne représentait plus une menace pour la paix : son Comité Militaire n’était plus ni fonctionnel, ni opérationnel.

    L’enfant de Belfast peut à nouveau chanter[4].

     

     

    [1]Les Lacs du Connemara’ : Michel Sardou (1981). Paroles de Pierre Delanoë et Michel Sardou, musique de Jacques Revaux.

    [2] Louis Aragon (1897 – 1982) : Poète, romancier et journaliste communiste français, animateur de la branche parisienne du mouvement surréaliste. Mis en musique et chantés par Léo Ferré et par Jean Ferrat principalement, ses poèmes connurent un énorme succès dû tant à leur beauté qu’au talent de ceux qui les interprétèrent.

    [3] L’appellation ‘whisky’ est usuellement réservée aux distillats de grain, éventuellement additionnés de malt, produits en Écosse ou au Canada. Le terme ‘whiskey’ regroupe le même genre de spiritueux produits en Irlande ou aux États-Unis. Quand la céréale utilisée est le maïs, ces derniers se voient aussi accoler le vocable ‘Bourbon’, hérité de l’époque de la domination française dans le sud américain, par la dynastie du même nom.

    Comme chacun le sait sûrement, une dispute aussi folklorique qu’ancestrale oppose Écossais et Irlandais à propos de la paternité dudit breuvage.

    [4] Traduction libre d’une strophe d’une chanson traditionnelle irlandaise reprise par Simple Minds puis par U2 sous le titre “The Belfast Child” (L’Enfant de Belfast)

  • 1.1 - Dennis

    Si l’Irlande est un pays un peu particulier, il est de par le monde, une communauté qui ne lui cède certes pas grand-chose sur le plan de la singularité. Où que le rivage se trouve, dès que les vagues dépassent le mètre de creux, débarquent des gens bizarres, à la peau tannée par le soleil et les embruns, aux cheveux décolorés par le sel marin, et au vocabulaire truffé de mots incompréhensibles au commun des mortels. Que répondre en effet, à quelqu’un qui vous demande si vous avez déjà réussi à attaquer en goofy sur une mini-malibu, une droite déferlant sur un reef break ?

    De Donegal à Sligo, on ne compte plus désormais, les fanatiques de surf qui s’entrainent inlassablement, impatients et anxieux de se mesurer aux big waves montant parfois jusque quinze mètres de haut – soit la taille d’un bâtiment de cinq étages – sur des spots[1] impressionnants comme celui de Mullaghmore.

    Reine du Donegal, Bundoran est la station balnéaire la plus renommée de la côte atlantique de l’Irlande et son charme fut d’ailleurs chanté par Sinead O’Connor[2]. On est ici, presque à mi-chemin entre Donegal Town, au nord, et Sligo, au sud. À une quinzaine de kilomètres à l’est, derrière de hautes dunes de sable et des collines sauvages, le paysage agreste s’ouvre sur les eaux pas toujours calmes du Lac Melvin, célèbre pour les truites et les saumons qui y foisonnent, mais aussi parce qu’il est traversé par la frontière séparant la ‘République’ des ‘Comtés du Nord’.

    À l’ouest, en revanche, il n’y a rien. Jusqu’au Labrador. Rien, sauf l’immensité de l’océan, dont la force et l’inusable obstination continuent d’éroder et de denteler inexorablement les terres qui se dressent devant lui.

    Au XVIIIème siècle, le Vicomte d’Eniskillen choisit l’endroit pour y bâtir sa résidence d’été, bien qu’il fût relativement malaisé d’accès. Les choses ne changèrent qu’une centaine d’années plus tard, quand on décida de relier Bundoran à Eniskillen, et au reste du réseau irlandais, par une ligne de chemin de fer. Petit à petit, les visiteurs se firent plus nombreux, en provenance des grandes villes du pays, mais il fallut attendre le dernier quart du XXème siècle, et la reconnaissance progressive du surf en tant que sport à part entière, pour voir véritablement le tourisme devenir une ressource majeure de la région. Depuis lors, les écoles de surf se sont multipliées aux environs...

     

    Accoudé à la rambarde surplombant ‘The Peak’, un des spots les plus renommés au monde, cheveux au vent, lunettes solaires sur le nez, Dennis O’Toole regarde quelques surfeurs s’essayer à chevaucher la longue gauche qui déferle inlassablement en direction de la plage à marée basse. Il a beau être né face au souffle chargé d’iode et d’oxygène en provenance de l’Atlantique, il ne se lasse pas d’en déguster la fraicheur revigorante le plus souvent possible, dans le fracas des murs d’eau qui s’abattent sur la mer à intervalles presque réguliers. Par dessus ses jeans coupés aux genoux, il a toutefois pris la précaution de revêtir un polar crème vantant les charmes de la Guinness : si, pour sa pureté, il apprécie l’air que lui envoie l’océan, il se prend souvent à trouver dommage qu’il ne soit pas un peu plus chaud.

    À vingt-neuf ans, il ne peut que regretter toutes les années passées à Donegal Town, dans l’attente de réussir à épargner suffisamment pour quitter enfin l’environnement de misère de son enfance. En dépit de l’amour qu’il a toujours porté à sa mère, emportée par une grippe alors qu’il était encore bien jeune, ainsi qu’à son père, décédé six ans plus tôt, il ne peut que se réjouir du fait que c’est grâce au maigre héritage qu’ils lui laissèrent, qu’il a désormais le droit de vivre comme il a toujours estimé le mériter.

    Il n’a pas hésité longuement à la mort de son père : il a directement mis en vente le lopin de terre sur lequel il cultivait quelques légumes suffisamment costauds pour résister aux embruns chargés de sel que charrient les fréquentes tempêtes, de même que le bateau qui lui avait longtemps permis de ramener chaque semaine, les colins et lieux noirs dont la famille faisait son ordinaire.

    Il était parvenu à presque tout liquider à un prix correct, y compris la très modeste demeure de ses ancêtres, et avait utilisé l’argent ainsi récolté pour s’acheter un bar à Bundoran, une trentaine de kilomètres au sud de Donegal Town. Où il n’était pratiquement plus jamais retourné, sinon avec des pieds de plomb.

    Il ricane de lui-même : « Presque tout liquider », se dit-il dans un sourire ironique. Le matin même, en effet, il a reçu un courrier de la municipalité de Donegal Town, lui signalant en substance, qu’il allait devoir faire quelque chose du vieil entrepôt tout pourri dans lequel son père rangeait ses filets de pêche, ses flotteurs et d’autres choses à l’utilité indéfinie. L’avis était accompagné de plans et de remarques qu’il avait parcourus distraitement, n’en retenant que l’essentiel : d’une part, la ruine doit disparaitre car elle est à la fois dangereuse et trop proche d’un parcours de golf que l’on projette de dessiner dans le coin ; de l’autre, s’il ne s’occupe pas personnellement de la démolir, ‘on’ prendra d’initiative les mesures qui s’imposeront et ‘on’ ne manquera pas de lui adresser une facture qu’il sera mis en demeure de régler rubis sur l’ongle. Dans la foulée, ‘on’ fait bonne mesure en contestant la légalité de la construction puisqu’il ne dispose effectivement d’aucun titre de propriété du terrain sur lequel elle fut bâtie.

    Il a compris instantanément qu’il ne pourra pas tergiverser, faute de risquer de se faire plumer comme un pigeon par la note de frais bien salée que l’‘on’ ne manquera pas d’établir à son attention.

    –   Shit ! », peste-t-il.

    Sans encore parler de la somme qu’il devra nécessairement débourser pour payer ceux qui feront le boulot, le simple fait de devoir retourner sur ces lieux où il connut tant la misère, le dégoûte au plus au point.

    Il ne peut s’empêcher d’avoir envie de hurler en repensant à son père et aux risques mortels qu’il prenait à chaque fois qu’il mettait à la mer sa vieille barcasse : depuis le temps qu’il vit à Bundoran, il n’a plus jamais eu faim, il a toujours eu un toit au-dessus de sa tête sans devoir passer l’hiver à réparer des planches pourries ou à faire fumer de la tourbe séchée dans un âtre empuanti pour ne pas mourir de froid. Et s’il ne s’habille pas dans des boutiques de luxe, ce ne sont certes pas non plus des guenilles qu’il a sur le dos.

    Mais il n’y a rien à faire, il faudra qu’il se résigne à obtempérer aux menaces administratives auxquelles il est confronté. Et le plus tôt sera le mieux : d’ici quelques jours, l’été se terminera pour faire place à l’automne et à la forte houle atlantique qui l’accompagnera, comme chaque année.

    Autrement dit, les familles irlandaises laisseront bientôt la place à des hordes de surfeurs, tous plus rupins, oisifs, fêtards et dépensiers les uns que les autres ! Ils auront passé l’été sur des spots situés sur la côte landaise, au Portugal, au Maroc ou ailleurs encore et ne manqueront pas de s’échanger une foule de souvenirs devant une procession de bouteilles de whiskey avant de revêtir leurs wetsuits complets de néoprène : pas question de surfer en bermuda ici, même si le Gulf Stream ne passe pas très loin.

    Puis, quand le creux de l’hiver sera là, seuls les plus acharnés – ou les moins riches – resteront : les autres s’en iront affronter d’autres vagues, à Bali, en Australie, en Afrique du Sud ou en Amérique Latine. Car “la Californie manque totalement d’exotisme, mon cher !

    Dennis se racle la gorge, réunissant un beau gros glaviot qu’il envoie rageusement droit devant lui, et dont il suit la chute des yeux, jusqu’à ce qu’un coup de vent l’envoie s’écraser contre un rocher. Il est l’heure d’aller ouvrir son bar : les familles ont beau n’être que ce qu’elles sont sur le plan financier, cela ne les empêche pas d’avoir de temps à autre envie d’un morceau de pizza ou de quelques centilitres de limonade.

     

    *        *

    *

     

    Il l’a fait à contrecœur, mais ce n’est pas sans une pointe de nostalgie qu’il a redécouvert les endroits où il passa le plus clair de son enfance. Il est passé, comme en pèlerinage, devant la maison où ils habitaient... Il n’a plus reconnu grand-chose : on a rasé la petite construction basse dans laquelle il a vu le jour, et à sa place, se dresse maintenant un bâtiment de plusieurs étages, destiné, selon toute probabilité, à accueillir des estivants en mal de paysages marins et d’air pur.

    Il s’est dit que quelque part, il aurait dû revenir plus tôt et prendre au moins l’une ou l’autre photo des lieux. Rien que pour avoir quelque chose à montrer à ses futurs enfants – pour autant qu’il finisse par tomber sur celle qui les lui fera.

    Il a fait demi-tour, puis a engagé son vieux break Ford Sierra dans le chemin empierré conduisant à la plage...

     

    Cela fait maintenant plus d’une demi-heure qu’il s’acharne à coups de masse sur un réduit de parpaings en béton, construit à l’intérieur même du vieil entrepôt de son père. Il se souvenait vaguement de l’avoir vu par le passé, sans s’être posé trop de questions à son sujet. Mais là, en le redécouvrant, il s’est franchement demandé à quoi ce truc pouvait bien servir, et pourquoi le taiseux Michael, toujours chiche de ses deniers, avait dépensé des sous à bâtir cette espèce de bunker cubique sans entrée.

    L’été ne s’en est pas encore allé, loin de là, et le soleil tape toujours avec vigueur sur le toit de tôle ondulée, donnant encore plus d’ampleur au dispensable fumet de poisson mort qui monte des vieux filets de pêche entassés dans un coin.

    En sueur, Dennis décide de s’octroyer une petite pause.

    –   En plus, il n’a pas lésiné sur la qualité du ciment, le vieux », enrage-t-il à mi-voix.

    Il sort d’une de ses poches, un paquet de Kleenex et s’éponge le front avant d’allumer une cigarette, plus pour contrarier l’odeur fétide imprégnant l’atmosphère, que par envie de nicotine...

    Il jette un regard dégoûté au mur de blocs gris. Puis se lève de la pierre plate sur laquelle il s’était assis, gagne l’arrière de la Sierra, y farfouille rageusement dans un vieux coffre à outils et en revient avec un épais burin tout rouillé et un marteau. Si sa démonstration de force ne l’a mené à rien, peut-être qu’en y allant plus en finesse, il parviendra enfin à savoir ce que son père a voulu emmurer avec tant de soin.

     

    “Patience et longueur de temps font plus que force et rage”, nous a enseigné Jean de la Fontaine[3]... Après une autre demi-heure passée cette fois à saper le ciment des joints à petits coups de marteau assénés sur la tête du burin, un des parpaings montre des signes de mobilité... Laissant tomber ses outils à terre, Dennis récupère la masse d’un kilo et demi et en explose impitoyablement le parallélépipède de béton qu’il expédie avec fracas de l’autre côté du mur.

    Sans attendre, il s’attaque à ses voisins, et finit rapidement par ménager dans la muraille, une ouverture suffisante pour y passer la tête... Peine perdue évidemment : il fait noir comme dans un four là-dedans. Toutefois, en glissant une main dans l’excavation, ses doigts butent sur ce qu’il se représente comme une feuille de plastique relativement rigide, à une dizaine de centimètres du mur...

    Sceptique, il entreprend d’encore élargir le trou qu’il a pratiqué, jusqu’à ce qu’il soit suffisant pour y glisser à la fois la tête et une main, au bout de laquelle il brandit son briquet.

    Il n’en est guère plus avancé : tout ce qu’il peut voir, c’est effectivement une feuille de plastique bleu foncé, qui semble entourer... un volume d’approximativement quatre mètres cubes, s’il peut en juger de la taille extérieure du bunker.

    Il se saisit d’un couteau suisse, cadeau qu’un surfeur valaisan lui fit un jour – “Comment devient-on fan de surf dans un pays que ne borde aucune mer ?”, s’était-il demandé à l’époque – et pratique une longue incision dans le plastique... Et alors, il voit. À la flamme vacillante de son briquet, mais il voit : un empilage de poches de plastique.

    Pointant le couteau suisse dans la plus proche, il l’éventre. Un filet de poudre blanche s’en écoule devant ses yeux ahuris...

    Atterré, il bondit d’un bon mètre en arrière !

    –   Mon Dieu, papa ! », s’écrie-t-il incrédule. « Qu’est-ce que c’est que ce truc ? »

    Le cerveau en ébullition, il a d’abord la tentation de refermer le trou vaille que vaille, puis de s’en aller loin de cet entrepôt de malheur... Mais ce sera pire encore si les autorités municipales tombent là-dessus, se raisonne-t-il.

    Se raccrochant au faible espoir qu’il s’agit peut-être d’autre chose, il tend à nouveau la main dans l’ouverture, et fourrage dans le sac ouvert... Il examine tristement les cristaux qui lui scintillent sur la peau dans la lumière diffuse de l’entrepôt...

    Son métier l’a évidemment déjà mis en contact avec des gens qui, précautionneusement et discrètement, munis d’une carte de crédit ou d’une lame de rasoir, pilent et alignent de la poudre blanche sur le marbre des tables de son établissement avant de rouler un billet de dix ou vingt euros – cinquante pour les plus snobs – et de la sniffer avidement. Peu enclin à attirer l’attention des autorités sur ce genre de manège, il a pris l’habitude de détourner pudiquement le regard : personne ne pourra jamais lui reprocher officiellement ni sa naïveté de circonstance, ni une éventuelle myopie, serait-elle sélective. Mais ce qu’il sait à coup sûr, c’est que cette manie coûte cher : il a appris, un peu comme chacun, que dans toutes les villes d’Europe, la cocaïne, coupée jusqu’à trois fois au bicarbonate de soude, au lactose ou à d’autres choses moins recommandables, se vend entre quarante et quatre-vingts euros le gramme. Or ici, il y en a... à peu près quatre mètres cubes, suppute-t-il !

    Il retourne à la Sierra et s’empare de son smartphone. La cocaïne a un poids spécifique approximativement égal à deux fois celui de l’eau, lui apprend Google.

    –   Huit tonnes de coke pure », calcule-t-il, incrédule. « Huit millions de grammes à quarante euros minimum ! »

    Pris de vertige, il évacue l’entrepôt, retrouvant avec plaisir la lumière du soleil et l’air piquant du large.

    « Putain, qu’est-ce que je vais faire de ça ? », se murmure-t-il, déconcerté, avant de décider que, dans un premier temps, ce sera... rien : il lui faut d’abord rentrer chez lui, se doucher convenablement, puis ouvrir son bar. Cette nuit, quand l’émotion du moment se sera dissipée, il réfléchira à la position qu’il lui conviendra d’adopter.

    Il masque d’une vieille bâche toute tachée, l’ouverture qu’il a pratiquée dans le mur de parpaings, récupère ses outils, les range à l’arrière de la Sierra, puis referme la porte de l’entrepôt du mieux qu’il peut.

    Il n’est pas encore arrivé à sa voiture, qu’il hésite, revient sur ses pas, puis retourne à nouveau vers l’arrière du break.

    Il se saisit d’un vieux sac de plastique qui y traine. Il rouvre l’entrepôt, passe les deux bras dans l’ouverture du mur et fait tomber plus ou moins adroitement, quelques dizaines de grammes de cocaïne dans le sachet...

     

    Il sait évidemment, que le commerce des armes et celui de la came sont liés depuis la nuit des temps, et que c’est même la raison majeure qui pousse les États à pourchasser impitoyablement les trafiquants de drogue : s’ils sont les principaux pourvoyeurs d’armes dans le monde, il est pour eux, inconcevable que des privés jouent à vendre au marché noir, les produits qui servent souvent au paiement de ce qu’ils vendent. De la même manière qu’il n’est pas souhaitable non plus, qu’une consommation exagérée de ces produits, en banalise l’usage jusqu’à en faire baisser la valeur marchande.

    Proche à la fois de l’Atlantique et des Comtés du Nord, Donegal en a vu passer, des armes et des explosifs durant la sombre période des Troubles ! Protégé du courroux des Anglais par la bienveillance distraite des autorités de la République, proche à la fois de l’Atlantique et du Nord, le comté a longuement servi de point de passage pour la logistique destinée à alimenter la rébellion des patriotes irlandais contre l’occupant, à donner du poids à leur refus du statut colonial du Nord. Le matériel de guerre arrivait par cargos d’un peu partout, au prix de combines, de pressions et de chantages de toute sorte. De dons aussi, en provenance de tous les endroits du monde où des Irlandais ont dû s’expatrier.

    Les gros navires n’accostaient pas, évidemment. De petits chalutiers – “Comme celui de mon père”, se dit Dennis – faisaient la navette pour ramener à terre la cargaison qui suivait ensuite des itinéraires complexes avant d’aboutir dans les comtés du Nord au nez et à la barbe des militaires britanniques. Parfois les passages frontaliers tournaient mal... Sean O’Toole, l’oncle de Dennis, avait ainsi laissé orphelins ses deux cousins, Sarah et Patrick...

    Puis, la paix était revenue petit à petit au prix de négociations ardues, et le souvenir du sang même des héros de guerre avait pâli dans la mémoire d’un peuple décidé à oublier ses misères. La plupart n’en pardonnent toujours pas pour autant à l’ancien occupant dont l’arrogance et l’impudence martèlent encore douloureusement le pavé de villes-martyres comme Belfast ou Derry[4]. Ils continuent de sentir monter en eux des bouffées de haine à l’écoute de l’accent pointu et dédaigneux avec lequel s’expriment ceux qui ont scandaleusement opprimé des parents, des amis dont le seul tort avait été de naitre du mauvais côté de la frontière.

    Mais l’Europe est arrivée, avec ses programmes de développement, avec ses immunisations fiscales, avec ses euros sonnants et trébuchants, avec son cortège de technocrates qui dépensent sans compter. Or, la guerre, ce n’est pas l’affaire des riches : il faut être pauvre pour se moquer de sa propre peau, pour donner son âme à des idées. Il faut être dans le besoin pour prêter l’oreille aux beaux parleurs toujours prêts à envoyer les autres au front...

     

    Il n’en reste pas moins qu’il ne pige pas trop la présence de toute cette drogue dans ce vieil entrepôt. Un deal qui aurait mal tourné ? Improbable... Faute de matière première, on ne produit pas de coke en Irlande, or une telle quantité ne pourrait avoir servi que de monnaie d’échange pour l’achat d’un véritable arsenal...

    Il tente de se rappeler quand son père a construit le bunker de béton... Il y a sept, huit ans d’ici, estime-t-il... Ce qui signifie que c’est obligatoirement lui qui a réceptionné la came. Mais contre quoi ? Qu’a-t-il fourni en échange ? Des armes ?

    En toute logique... Mais lesquelles ? Tout ce qui n’avait pas été employé jusque là et dont il convenait de se débarrasser ? Plausible : le processus de paix était engagé, et si une autorité officielle avait dû mettre le grappin sur un certain stock gardé en réserve, c’étaient des millions qui se seraient échappés ! Pas trois cent vingt, évidemment, mais il présume qu’il doit y avoir un grand écart entre le prix de ce que l’on peut appeler le vrac, et sa valeur de revente au détail...

    Quoi qu’il en soit, et si on se trouve réellement dans ce cas... Qui était vraiment son père ?

     

    Il a toujours su que Michael O’Toole avait de la sympathie pour les patriotes qui allaient jusqu’à donner leur vie – et celles d’autres – pour la cause d’une Irlande... conforme à celle qu’ils imaginaient, bien sûr.

    Il a appris, de la bouche de son père, comment ces salauds d’Anglais avaient un jour eu l’idée d’interdire aux Irlandais d’aller au rivage, obligeant son grand-père à dissimuler son bateau et à ne pêcher que de nuit, tous feux éteints. On lui a expliqué qu’à un moment, l’émigration était sévèrement contrôlée, pour éviter que la masse des esclaves – le terme est approprié – locaux ne se réduise trop vite. On lui a raconté toutes les humiliations, toutes les brimades que son peuple, tout autant que les premiers colons écossais, avait subies, avec comme conséquences, une violence féroce, qui se cristallisa lors de l’Insurrection de Pâques en 1916 et d’autres révoltes sanglantes durement réprimées... On l’a adjuré de ne jamais oublier comme l’avènement de la République fut célébré, en dépit des morts qu’il fallut déplorer...

    Toute sa famille n’a eu de cesse de le convaincre de la justesse du combat mené dans les Comtés du Nord. Et nombreux parmi eux, furent ceux qui au départ, virent d’un mauvais œil ces négociations de paix qui laissaient son père très sceptique, dans ses souvenirs.

    Lui-même ne prêtait pas trop attention à ce que tous ces gens lui disaient : dans son esprit, le monde était en train de changer de plus en plus vite, les vieux et leurs idées guerrières avaient fait leur temps, le moment était venu de passer à autre chose... Comme faire du fric. Avec les Anglais ou avec n’importe qui d’autre.

    Il n’empêche, il a beaucoup de mal à imaginer Michael, cet humble pêcheur et cultivateur, ce père de famille bonnasse et protecteur, dans le rôle d’une sorte de ministre des finances, ou pourquoi pas, de responsable de l’armement des Provos[5]...

    Cela ne correspond pas du tout à l’image qu’il a toujours eue de lui...

    Et pourtant, il y a bien huit tonnes de coke stockées jalousement dans cet entrepôt puant près de Donegal Town !

     

     

    [1] Goofy : position de gaucher sur une planche de surf (pied droit à l’avant, gauche à l’arrière) ; Mini-Malibu : planche de surf de taille moyenne ; Droite : vague déferlant vers la droite pour le surfeur, et donc, vers la gauche en la regardant du rivage ; Reef break : fond rocheux ou corallien, par opposition au beach break, fond de galets ou de sable ; Big wave ; grosse vague, nécessitant le plus souvent d’être tracté par un jet-ski, par exemple, pour pouvoir la surfer ; Spot : endroit de la côte se prêtant à la pratique du surf.

    [2] Sinead O’Connor – ‘Beautiful Bundoran’ : Chanson du film ‘The Butcher Boy’ (1997), tragicomédie relatant la descente aux enfers d’un enfant coincé entre une mère dépressive, un père alcoolique et l’éducation religieuse très stricte en vigueur aux environs de 1960 dans une petite ville d’Irlande.

    [3] Jean de la Fontaine : Le Lion et le Rat (Fables, Livre II)

    [4] Derry : Ville du Nord de l’Irlande, rebaptisée Londonderry par les Anglais au XVIIème siècle, au grand dam de la majorité de la population de l’île, encore scandalisée de nos jours par ce sacrilège. C’est là qu’eut lieu, en 1972, le Bloody Sunday de sinistre mémoire, au cours duquel quatorze manifestants pacifiques furent tués par l’armée britannique.

    [5] Provo : surnom qui était donné aux ‘combattants de la liberté’ – paramilitaires de la Provisional Irish Republican Army. Le terme ‘provisional’ (provisoire) fait référence au nom du premier gouvernement de la République, repris dans la Déclaration d’Indépendance.

  • 1.2 - Inge

    Arrivé chez lui, il sent soudain une forte pointe d’angoisse l’oppresser. Franchement il a sa vie, et il estime qu’il ne se débrouille pas trop mal. Ce n’est pas comme s’il gagnait à Euromillions chaque semaine, mais il possède sa propre entreprise, qu’il fait fonctionner sans trop se casser la tête : pointilleux sur les stocks, afin d’éviter de voir son bénéfice englouti par les consommations personnelles de ses employés et autres gestes commerciaux à la portée discutable, il n’a pas mis longtemps à comprendre que des gens payés à heure et à temps, en fonction d’un barème légèrement plus généreux que ceux en vigueur auprès de la concurrence, travaillent avec cœur et se montrent plus soucieux que la moyenne, de la santé des comptes de leur employeur.

    Sa haute stature athlétique, son éternel sourire avenant, son épaisse tignasse noire et son teint mat, souvenirs de l’antique peuplement de l’Île Verte par des immigrés venus du sud de l’Europe, lui confèrent une aura suffisante pour attirer une clientèle régulière, plutôt bien représentative des couches sociales de la population locale, et ponctuellement renforcée par la masse des touristes qui débarquent de juin à novembre.

    Il se plaît souvent à faire remarquer à tous que le secret du bonheur n’est pas d’être riche, mais de bien vivre...

    Alors, franchement, à quel motif idiot s’est-il senti obligé d’emporter un échantillon significatif du produit des troubles magouilles de son père ? Il ne se voit vraiment pas dans la peau d’un dealer, suivi à la trace par les flics et obligé de composer avec les plus malins d’entre eux faute de se retrouver en taule plus souvent qu’à son tour. Quant à consommer lui-même ce genre de merde blanche, non merci. Il a assez à faire avec sa propre propension à boire un verre de trop en compagnie de clients au taux d’alcoolémie avancé, sans en remettre une couche : il n’a pas la moindre envie de se retrouver prématurément vieilli à quarante ans, aux prises avec des problèmes d’addiction qui lui feraient trembler les mains au vu et au su de tout le monde, qui lui parchemineraient la peau et lui transformeraient la mémoire en passoire.

    Depuis le temps qu’il bosse dans son bar, il a pu se faire une idée précise de ce que l’on devient quand on se laisse abrutir par les substances : certains deviennent obèses d’avoir toujours un petit creux en rentrant chez eux complètement avachis, d’autres maigrissent à faire peur en fonction du vieux proverbe selon lequel où le brasseur passe, le boulanger s’abstient. Tous sont rendus de plus en plus stupides et misérables par l’abus de drogue – légale, ou pas, où est la différence ?

    Tapi au creux d’une des poches de son blouson, le sachet de plastique lui cause des aigreurs d’estomac. Il se dit que la meilleure chose à en faire serait de le vider dans les toilettes et de tirer impitoyablement la chasse. Deux fois, même, s’il le faut !

    Pourtant, un peu de flouze en plus, ne serait pas malvenu. Sur le côté, et en douceur, bien sûr : il se limiterait à quelques milliers d’euros, et en prenant largement son temps ! Pas question de se retrouver avec sur les bras, des putains de montants ridicules en cash, dont il ne saurait que faire ! Et surtout, pas question non plus de mélanger ces sommes avec les comptes du bar : ce dernier doit impérativement rester parfaitement autonome sur le plan financier, ne serait-ce que pour éviter d’attirer l’attention de l’un ou l’autre fonctionnaire du fisc.

    Mais par exemple, il a toujours rêvé de pouvoir se payer une quinzaine de jours de vacances d’hiver. Au soleil dans une de ces magnifiques stations des Alpes que l’on montre à la télévision... Pas en Écosse où l’on est vraiment trop assuré d’avoir droit à une météo rébarbative !

    Il aurait déjà pu se permettre ce genre de petit plaisir sans trop devoir se priver, mais s’il a confiance en ses employés, il ne les laisserait pas seuls durant deux semaines pour autant : quand le chat est parti, les souris ont un peu trop tendance à faire la fête avec les revenus du matou. Dès lors, une absence prolongée impliquerait de devoir fermer le bar, avec toutes les conséquences indirectes que cela entrainerait : aucune rentrée d’argent, indemniser le personnel pour ces congés forcés... Puis surtout, relancer l’affaire à son retour. Car il sait que ses clients, même les plus fidèles, partiraient à la recherche d’un autre point de chute et qu’une fois qu’ils l’auraient découvert, les faire revenir n’irait pas nécessairement de soi.

    Ce serait évidemment différent s’il disposait d’un matelas financier, disons suffisant : il pourrait s’autoriser à laisser le bar tourner sans lui pendant quelque temps, quitte à voir son bénéfice sévèrement amputé, voire même réduit à zéro...

    Il secoue la tête, incertain... Puis, comme un peu trop souvent, il décide de ne pas décider. Il se jette sous la douche et s’habille en patron de pub : chemise blanche à fines rayures noires, jeans propres, chaussures de cuir souple et montre de sport – car l’eau de vaisselle brûlante et les détergents agressifs sont impitoyables avec tout ce qui n’est pas prévu pour les affronter.

     

    Arrivé au bar à dix-sept heures, il s’est occupé du courrier – des factures, donc – puis a examiné les comptes de Shirley, la petite blonde moche et dodue qui, comme d’habitude en semaine, a fait l’ouverture à dix heures et demie.

    –   J’ai donné une avance de cinquante euros à la femme de ménage », l’a-t-elle prévenu. « Elle est dans la merde car son fils s’est fait démolir à l’entrainement au hurling[1] ».

    –   Ah bon ? », s’est-il étonné. « Pourtant, les clubs ont des assurances pour cela... Où est le reçu ? »

    Elle a pris la tangente en se trouvant soudain la porte des toilettes à refermer.

    –   Je n’ai pas pensé à lui en demander un...

    Il a poussé un soupir. Suffisamment fort pour qu’elle l’entende : il n’avait aucune envie d’entamer la soirée par une engueulade, mais laisser passer ce genre de négligence sans réagir n’aurait pas non plus été de bonne politique. D’autant plus qu’elle n’a pas oublié d’inscrire cela parmi les dépenses qu’elle a faites sur le compte de l’établissement, se dit-il tout en pensant avec une certaine dose de philosophie : “Tant qu’il ne s’agit pas de leur propre pognon, les gens s’en foutent”.

    Il a noté les cinquante euros avancés à Maureen sur un bout de papier qui est allé rejoindre les autres frais payés en liquide dans une chemise de plastique, puis a jeté un coup d’œil superficiel au stock, le comparant avec les chiffres que lui proposait la tablette dont il a équipé l’établissement.

    –   A priori, on est paré pour le moment », a-t-il dit à Shirley. « Essaie de ne pas oublier de me préparer une proposition de commande pour jeudi, que nous nous fassions livrer avant le weekend ».

    –   Mon frangin m’a dit que les surfeurs commencent à rappliquer...

    Il s’est rappelé qu’elle a un frère qui travaille à l’aéroport de Donegal à une centaine de kilomètres au nord de Bundoran.

    –   C’est le moment où il vont commencer à débarquer, en effet », a-t-il souri. « Certains sont déjà là d’ailleurs, j’en ai vu barboter sur le lineup[2] du ‘Peak’ tout à l’heure ».

    Il sait toutefois que la plupart arriveront en bus, soit de la gare de Sligo, qu’ils auront rejointe au départ de Dublin, soit de l’aéroport de Donegal, soit directement de la capitale irlandaise. Les autres, les plus riches, débarqueront un peu plus tard, de leurs 4x4 scintillants et de leurs camionnettes à pneus surdimensionnés amenés sur l’île par avion. Ou de leurs breaks de location...

    Il a pris congé de Shirley en lui disant à demain et a commencé son service en réglant les télévisions sur différents programmes sportifs.

     

    Il est vingt-trois heures et seuls quelques ivrognes sont encore accrochés au bar. Dans le fond, deux couples de surfeurs français achèvent aimablement de se défoncer à coups de Corona pour les mecs et de Desperados Red pour les nanas.

    La soirée fut calme, pour l’exprimer dans le jargon des bars. C’est-à-dire que la recette le sera tout autant. Les télévisions diffusent un match de football de la M.L.S.[3] qui visiblement n’intéresse personne, tandis que les Cranberries jouent en sourdine.

    Il vient de finir d’essuyer les verres qui furent utilisés ce soir quand la porte s’ouvre à la volée sur une blonde d’environ vingt-cinq ans, du genre de celles sur lesquelles on a du mal à ne pas se retourner.

    –   Dennis ! », s’écrie-t-elle dans un sourire ravageur et en ouvrant grands les bras. « Je te l’avais promis l’an dernier, on est revenu ! ».

    Il aurait reconnu l’Allemande sans même la voir, rien qu’à sa façon de l’appeler “Tennis”.

    –   Hey, Inge ! Quelle bonne surprise ! », entre-t-il commercialement dans son jeu tandis que quatre autres jeunes gens font leur entrée à sa suite. « Alors, le surf à Bundoran vous manquait tant que cela ? »

    –   Le surf et ta façon de préparer les ‘Rusty Nails’[4] !

    Il jette un regard soucieux à l’horloge accrochée au-dessus de la porte. “Merde !”, se dit-il. “Ces crétins auraient pu débarquer un peu plus tôt”.

    –   C’est parce qu’un peu partout, vous laissez les barmen mettre n’importe quelle pisse écossaise là-dedans ! Ici, vous avez droit à du vrai Jameson !

    L’Allemande le regarde en souriant.

    –   En tout cas, tu sais déjà ce que je vais boire ! Et tu mettras la même chose pour mes amis, qu’au moins ils ne meurent pas idiots s’ils se ramassent un wipeout[5] demain sur Mullaghmore !

    Elle embrasse les lieux, d’un regard circulaire.

    « C’est pas la fête, ce soir, Dennis, dirait-on », fait-elle en remarquant l’assistance dispersée. « Tu ne fermes pas tout de suite au moins ? »

    –   À vingt-trois heures trente, comme le veut la loi...

    –   Hmmm... OK, mets la musique plus fort, il nous reste vingt-cinq minutes pour nous déchirer la gueule, on va devoir y aller à un rythme soutenu ! », se résigne-t-elle dans un nouveau sourire tandis qu’ils s’installent sur les hauts tabourets.

    Un des ivrognes accrochés au bar lui balance un clin d’œil qui se voudrait complice.

    –   Les affaires reprennent, mon garçon », se bave-t-il sur le menton. « Remets-nous deux Guinness ! », pointe-t-il un doigt évasif sur le torse de son compère et sur le sien, « Avant que tu ne nous foutes dehors avec ton pied au cul ! ».

    Il s’attache à servir toute le monde au plus vite : le signal du ‘last call at the bar’, devrait retentir bientôt, marquant le dernier verre que les clients seront autorisés à commander.

    Il tenterait bien de retenir Inge après la fermeture. Pas seulement au motif qu’elle est on ne peut plus attirante : l’année passée, il l’a vue consommer autre chose, à une des tables garnissant les box du fond de la taverne et il aimerait beaucoup avoir son avis sur la qualité de ce qui se cache dans une des poches de sa veste.

    Il lui lance un regard en forme de S.O.S., n’osant pas s’annoncer franc battant devant ceux qui l’accompagnent. Elle se méprend et lui renvoie un sourire canaille...

    –   On s’applique, les gars ! », vide-t-elle son verre d’un trait avant de le claquer bruyamment sur le bar. « Encore une rafale, puis vous filerez à l’hôtel. Ne vous occupez pas de moi, je vous rejoindrai plus tard : je donnerai un coup de main à mon ami Dennis pour la fermeture ! »

    Il réprime un sourire discret tout en reportant son attention sur les locaux, en train de se disputer pour savoir qui va payer la dernière tournée. “La vie est tellement plus simple quand on est une belle femme”, se dit-il.

     

    Il est peu avant minuit quand les derniers assoiffés s’en vont. Il ferme soigneusement les lourdes tentures et éteint l’enseigne. L’Allemande le regarde revenir vers elle, un sourire malicieux sur le visage.

    –   Alors comme ça, à peine arrivée, je me suis déjà trouvé mon amour de vacances », lui dit-elle en faisant lentement tournoyer les glaçons dans son verre.

    –   Ce n’est pas exactement cela que je voulais te faire comprendre...

    –   Oh, tu veux juste tirer ton coup », l’interrompt-elle. « Okay, ça peut être sympa aussi... Je te demande seulement de mettre une capote. Ce n’est pas que je manque de confiance en toi mais cela fait partie des règles de vie que j’ai décidé de m’imposer ».

    Il s’approche d’elle gauchement, mal à l’aise de devoir la détromper à propos de ses objectifs.

    –   Inge... Je t’aime beaucoup et tu es une très jolie fille, mais...

    –   Mais quoi ? Si je ne te plais pas ou que tu n’as pas envie de me baiser, pourquoi m’as-tu demandé de rester ?

    –   Si tu ne me laisses pas parler, tu ne le sauras jamais...

    –   D’accord, chef ! Je vais te laisser parler. Mais d’abord, saute-moi !

    Il éclate de rire, en dépit du stress qui le ronge depuis sa découverte. Il hésite un instant...

    –   Après, si tu veux encore de moi », finit-il par lui lâcher un peu tristement. « Mais je souhaiterais d’abord que tu me dises si ce que je possède vaut vraiment la peine que je me fasse tant de souci ».

    Elle le fixe, déconcertée. Elle le voit rentrer dans le bar, puis filer à la cuisine...

    « Dis-moi ce que tu penses de ça », fait-il simplement en lui tendant le sachet de plastique.

    Elle fronce les sourcils puis ouvre le sachet.

    –   C’est de la coke ! », constate-t-elle en levant vers lui un regard étonné.

    –   Oui, en effet. Mais euh... Qu’est-ce qu’elle vaut ?

    –   Pourquoi me demandes-tu ça ?

    –   L’an dernier, je t’ai vue en prendre », répond-il, embarrassé. « Alors je me suis dit que tu pourrais peut-être me renseigner... Car franchement, je n’y connais vraiment rien. Je n’en ai jamais pris, je n’ai pas l’ombre d’une idée de l’effet que cela fait, ni même si c’est dangereux ou pas... »

    Elle lui sourit, amusée.

    –   Tu es en train de me demander de prendre une ligne, là, maintenant ? Juste pour savoir si tu t’es fait refiler du lard ou du cochon ?

    Dire qu’il est gêné par le ridicule de la situation dans laquelle il s’est mis, serait loin d’être exagéré...

    « C’est vraiment la première fois que quelqu’un me demande un truc pareil », ricane-t-elle. « Puis, ne crois surtout pas que je suis une habituée de la blanche. Il m’est arrivé d’en prendre, c’est vrai, mais c’était exceptionnel, dans des moments de fête ».

    Elle puise quelques pincées de poudre entre le pouce et l’index, en écrase les boulettes sur le bar... Elle trace une petite ligne qu’elle corrige avec sa Visa et reverse parcimonieusement le surplus dans le sachet.

    « Je n’aime pas faire ça avec un billet », lui dit-elle. « On ne sait jamais quel gros dégueulasse a eu ça en main. Donne-moi une paille, s’il te plaît... Et une paire de ciseaux, je ne suis pas un aspirateur ! »

    Elle sniffe la ligne de cocaïne rapidement.

    « Waouw ! », réagit-elle vivement. « C’est vraiment du truc pour adulte, ça, chéri !

    « Ah, putain ! Je ne te demande pas où tu t’es fourni car cela ne se fait pas, mais franchement, si tu peux encore en obtenir, je t’affirme sans déconner que tu auras le monde à tes pieds ! ».

    Elle sort un mouchoir en papier de son sac et se mouche délicatement. Il l’observe attentivement, curieux de voir si la drogue va changer sa façon de se comporter...

    –   Je peux encore en avoir », lui affirme-t-il tandis que l’image des sacs cachés dans le bunker lui passe devant les yeux. « Mais je ne me vois réellement pas ouvrir un petit commerce parallèle dans le bar...

    « En revanche, si toi-même, as envie d’en vendre à tes potes... Du moment que cela ne s’ébruite, bien sûr, comprends-moi ».

    –   Attends, Dennis ! », secoue-t-elle la tête. « D’abord, tu me fais croire que tu es heureux de me revoir et que passer quelques instants en ma compagnie te serait agréable. Ensuite, tu me dis que c’est seulement pour me baiser, ce qui ne me déplairait pas non plus. Puis tu me proposes une ligne et de là, on passe à une espèce de concession commerciale...

    « On ne dira pas que tu traines en chemin !

    Elle le regarde droit dans les yeux. Il note que ses pupilles se sont dilatées...

    « D’accord ! », reprend-elle après un instant de silence. « Je veux bien t’en vendre et je respecterai ta demande : je resterai extrêmement discrète. Surtout que je n’ai aucune envie de passer ce qu’il me reste de jeunesse à Long Kesh[6] ! »

    –   C’est fermé », la corrige-t-il dans un sourire. « Et en plus, c’est dans le Nord. À ton avis, il y en a pour combien dans le sachet ? »

    Elle soupèse le petit paquet.

    – Je dirais une trentaine de grammes... Soient à peu près mille cinq cents euros dans la rue... Mais il faudrait d’abord les mettre dans des pochettes d’un gramme, ou dans des papillotes. Et pour cela, il faut une balance de précision...

    Évidemment, se dit-il. Quel benêt il fait !

    –   Franchement, je n’ai aucune idée de l’endroit où on peut trouver ce genre de chose...

    –   Dans un magasin qui vend des accessoires pour pharmaciens. Ou pour la cuisine moléculaire...

    –   Bref, c’est pas gagné », se décourage-t-il. « Il n’y a qu’à Dublin que l’on pourrait trouver ça. Tu me vois débarquer dans un drugstore comme Cara ou PillBox et leur demander si leur balance est à vendre ? Quant à trouver du matos pour la cuisine moléculaire dans ce bled...

    « Tiens, garde ce sachet, après tout je n’en ai rien à foutre ! »

    Elle lui lance un regard aigu.

    –   Tu es sérieux, là ?

    –   Oui. C’est bien tentant de se faire du fric facile, mais en définitive, il n’est pas si facile que ça. Et j’ai autre chose à branler que de peser des produits illégaux par gramme, les emballer et les vendre à des tocards dont on peut être sûr qu’il finira bien par y en avoir un qui ne saura pas fermer sa gueule.

    « Or, comme tu le disais, Long Kesh, non merci ».

    Elle se dit qu’il est occupé à parler de la cocaïne comme s’il pouvait en disposer à l’envi...

    –   Et si c’est moi qui m’en occupe ?

    –   Là, ça devient ton problème.

    –   OK, je vais réfléchir à ça. Mais imaginons que je décide d’entrer dans ta combine... À combien me vendrais-tu le gramme ?

    –   Le gramme ? Les cent grammes, pas moins. Je suis désolé de te le répéter, mais j’insiste : il n’est pas question que je m’implique autrement qu’en te ramenant la marchandise. Et je ne veux surtout pas que l’on sache que c’est moi qui te fournis.

    –   D’accord, disons cent grammes...

    –   Si j’ai bien suivi ton calcul, en valeur de revente au détail, on doit être à cinq mille euros, là...

    « Disons euh... Je ne sais pas, moi, mille cinq cents ? »

    –   À mille, je prends. Et je te fais même une petite pipe pour sceller notre accord !

    Il n’hésite plus : après tout, si lui-même n’a qu’à se préoccuper d’aller de temps en temps rafler un sac de quelques kilos à Donegal...

    Il lui sourit en dégrafant son pantalon l’air avantageux : s’il parvient à écouler tout le stock dans ces conditions, il sera à la tête d’une fortune de quatre-vingts millions. Cela ne se refuse pas plus qu’une petite gâterie !

     

     

    [1] Hurling : Sport d’extérieur pratiqué par deux équipes de quinze joueurs, en Irlande et dans de nombreux pays où la diaspora irlandaise s’est répandue. Mélange de football gaélique et de hockey sur gazon, le hurling est réputé pour sa vitesse et sa violence. Ses origines semblent remonter à la préhistoire.

    [2] Lineup : Endroit de la mer où les vagues côtières prennent forme, et où les surfeurs attendent la ‘bonne série’.

    [3] Major League Soccer : Ligue de football professionnel nord-américaine – à ne pas confondre avec la National Football League (football américain).

    [4] Rusty Nail : littéralement ‘clou rouillé’. Mix de whisk(e)y et de Drambuie – liqueur de whisky épicée – servi sur glace avec une rondelle de citron. Suivant les goûts, les proportions iront de 2/3 de whisky à une égalité parfaite entre les deux composants.

    [5] Wipeout : littéralement ‘effacement’. Chute d’un surfeur dans l’impact d’une vague.

    [6] Long Kesh ou Maze : Prison britannique située à une quinzaine de kilomètres de Belfast, et où étaient enfermés les paramilitaires de l’I.R.A. et de l’I.N.L.A. Dans leur refus d’être confondus avec des criminels de droit commun, les combattants réclamèrent le statut de prisonniers politiques. Le 5 mai 1981, Bobby Sands, leader des Provos, y succomba à une grève de la faim de soixante six jours. Cent mille personnes assistèrent à ses funérailles à Belfast, cependant que neuf autres prisonniers mouraient des suites de la même grève de la faim dans les semaines qui suivirent.

    Dans un souci d’apaisement, la prison fut fermée en 2000. On commença à la démolir en 2006.

  • 1.3 - Blanche

    Il a loué un garage pour l’hiver, prétextant qu’il avait du vieux mobilier à stocker, ce qui n’était pas entièrement faux : dès qu’Inge lui eut ramené un montant significatif auquel il joignit quelques économies, Dennis prit le bus pour Dublin un dimanche matin très tôt, et fit une razzia au magasin Ikea de Ballymun, au nord de la ville. Sans pour autant donner dans un luxe auquel il n’avait jamais été habitué, ce serait toujours mieux que les vieilleries bancales dans lesquelles il avait vécu jusqu’à ce jour...

    Une fois ses nouveaux meubles livrés, il rangea les vieux dans le box de location, puis il entreprit de déménager la cocaïne, de l’entrepôt de Donegal jusqu’à l’antique garde-robe déglinguée et aux commodes boiteuses qu’il avait remisées dans le garage.

    Il s’attacha à faire ces navettes en journée, pour ne pas se faire repérer par la Garda[1], et par cinquante paquets à la fois, soient deux cents kilos, qui, bien répartis, ne risquaient pas de donner une allure suspecte à sa voiture. À raison d’un ou deux voyages par jour, accompagnés de quelques travaux de bricolage dans l’entrepôt pour donner le change et montrer qu’il entreprenait le nécessaire afin de répondre à l’injonction administrative, il fut bien soulagé quand toute la drogue fut évacuée.

    Il contacta alors Marek, une de ses connaissances... Un grand escogriffe qui passe ses journées à dire « Kurwa, spierdalaj ![2] » sur tous les tons, et qu’il n’a jamais vu porter autre chose que des t-shirts ou des survêtements à la gloire de Lech Poznań, histoire de lever d’emblée toute équivoque sur ses origines. Le Polonais dirige une petite société active dans le secteur de la construction, aussi lui demanda-t-il de lui établir un budget pour la démolition de l’entrepôt et l’évacuation des débris. Il fit un peu la grimace en voyant le montant réclamé pour mener le chantier à bonne fin, régla l’acompte demandé, puis fit une copie du document, qu’il envoya au Service d’Urbanisme de Donegal en espérant que cela suffirait à ce que l’on lui fiche la paix...

     

    Corollaire du trafic d’Inge, son bar a vraiment bien fonctionné durant septembre : elle en a profité pour lui faire un peu de publicité bienvenue, expliquant aux intéressés, où ils pouvaient la trouver au cas où... Il a pu ainsi reconstituer assez vite ses économies, sévèrement amputées par les achats qu’il avait faits. Il continue de séparer méticuleusement ses revenus professionnels, qu’il dépose ponctuellement en banque, des autres, qu’il stocke sous son matelas, comme il a vu un jour faire sa mère.

    Mais là, septembre touche à sa fin. Il sait qu’Inge ne restera pas : elle adore le surf, et se défend plutôt bien dans cette discipline, comme il a eu l’occasion de le remarquer, mais au contraire de certains, elle ne vit pas que pour cela. Elle l’a prévenu : demain samedi, elle repartira, toute bronzée et ses cheveux plus blancs que blonds, vers Dublin d’où elle s’envolera pour Stuttgart afin de reprendre son travail la semaine prochaine. Il est un peu surpris de la voir faire irruption au ‘Sea Rocks’ à vingt-deux heures accompagnée d’une fille aux longs cheveux auburn.

    –   Sers-nous deux ‘Rusty Nails’, Dennis chéri ! », lui lance-t-elle en prenant place au bar. « Je te présente Adèle. Elle est Française et est prête à prendre ma succession jusqu’à la fin octobre ».

    –   De tous les points de vue », complète la fille en lui faisant un clin d’œil salace.

    Ses rapports avec Inge ne se sont pas limités au commerce. Entamés sous les meilleurs auspices dès la première fois qu’ils s’étaient revus, ils se sont poursuivis régulièrement après la fermeture du pub, sur les tables ou dans la cuisine... Jusque chez lui pour étrenner sa nouvelle literie.

    En vérité, il ne sait pas s’il doit réagir positivement à ce qu’il vient d’apprendre. Bien entendu, il est probablement assuré dans cette perspective, de voir son bas de laine continuer à gonfler, dans le même temps qu’il aura tout le loisir de tirer son coup à l’aise, avec une fille presque aussi attirante que l’Allemande. Mais cette dernière aurait bien fait de respecter l’extrême discrétion promise...

    –   Tu n’as pas l’air ravi », constate Inge. « Tu m’en veux d’avoir pensé à ton avenir ?

    Elle lui sourit, complice.

    « Rassure-toi, j’ai bien briefé Adèle. Elle ne fera pas de conneries : je lui ai expliqué qu’en un mois, tu m’as fait gagner plus que ce que me rapporte mon travail en un an. Et pour être sûre qu’elle se conduise bien, je lui ai aussi confié que tu es ce que l’on appelle un bon coup ! »

    Elles éclatent de rire toutes les deux devant son air gêné...

    –   C’est vrai, elle m’a raconté vos petits arrangements », renchérit Adèle. « Rassure-toi, elle n’est pas entrée dans les détails...

    « Pourtant j’aurais bien voulu ! », ajoute-t-elle avec un sourire mutin.

    Il la regarde. Il est vrai qu’il en fera volontiers son ordinaire, même si sa relation avec Inge a éveillé en lui plus que du désir physique : il a appris à apprécier sa liberté de corps et d’esprit, son indépendance et son sens de l’humour. Tout autant que les courbes harmonieuses de son corps de sportive...

    Son regard tombe sur la forte poitrine d’Adèle...

    –   En définitive, puisque vous avez tout réglé dans mon dos... Laissez-moi vous offrir un verre sur le compte de la maison », se calme-t-il en déposant deux nouveaux cocktails devant elles.

    –   Tu vois ? », réagit Inge à l’attention de la jeune Française. « Quand je te disais qu’il est cool... »

    –   En effet. Je sens que je vais passer un mois magnifique. À quelle heure ferme le bar ?

    –   C’est vendredi. À minuit et demie... Excusez-moi !

    Tout à son affaire, il n’avait pas remarqué que plusieurs clients lui réclament à boire...

    Avant que le brouhaha du pub ne l’empêche de distinguer la teneur de leur conversation, il entend encore Inge expliquer à Adèle que les licences pour pouvoir ouvrir plus tard coûtent horriblement cher en Irlande. “Et ceux qui ne respectent pas les horaires de fermeture, se prennent des amendes dont le moins que l’on en dira est qu’elles sont dissuasives”, complète-t-il silencieusement. Mais en cette saison, si loin de Dublin et des grands principes moraux que les gouvernements de tout poil aiment tant exiger de ceux qu’ils dirigent, il ne se fait pas trop de mouron : même s’ils devaient apercevoir un rai de lumière filtrant au travers des lourdes tentures, les chances seraient grandes pour que les agents patrouilleurs de la Garda soient subitement la proie d’une brutale et irrépressible envie de regarder ailleurs. Comme lui-même quand il voit rouler un billet de vingt euros à une table du pub...

     

    *        *

    *

     

    Ils avaient fait l’amour à trois cette nuit-là.

    Jusque là, il n’avait même jamais entretenu le fantasme de ce genre de relation, aussi fut-il surpris quand, les soirs suivants avant de s’endormir, des images de ce qu’il se passa revinrent épisodiquement lui échauffer les sens. Le souvenir d’Adèle – ou était-ce Inge ? – qui l’embrassait et le cajolait cependant qu’Inge – ou était-ce Adèle ? – s’occupait de lui à peu près de la même façon, mais quelques dizaines de centimètres plus bas, allait rester présent dans sa mémoire.

    Jusqu’à ce que la jeune Française lui présente Marijke, une Hollandaise sculpturale qui parlait anglais avec l’accent typique qu’ont ceux qui croient vraiment bien parler cette langue aux Pays-Bas – ce qui l’obligeait parfois à se mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire.

    Peut-être parce qu’elle s’imaginait avoir été initiée à une sorte de rituel, Adèle insista pour qu’ils se lancent de nouveau dans un exercice triangulaire ce soir-là...

    Puis Marijke s’en alla elle aussi, pour aller affronter les vagues canariennes de ‘The Bubble’ à Fuerteventura. Elle lui présenta Wendy, une Anglaise menue, au visage piqueté de taches de rousseur, à laquelle il résolut assez vite de faire payer quelques-unes des humiliations irlandaises que l’on lui avait décrites dans sa jeunesse...

     

    Mais là, on est presque à la fin de l’année... Le gros de la troupe des surfeurs a émigré vers des destinations plus accueillantes sur le plan météorologique, et ce que Wendy lui commande ne souffre plus la comparaison avec ce que ses collègues parvenaient à écouler précédemment. Un peu curieusement, leur relation s’en est trouvée renforcée, peut-être justement parce que l’aspect commercial n’est pas aussi présent.

    Pour ce soir, il a laissé la taverne à Shirley et à Freddy, un ami commun qui leur donne un coup de main de temps à autre, et l’a invitée dans une pizzeria de Sligo.

    Sortir à Bundoran l’ennuie en ce sens qu’il passe son temps à répondre aux saluts de ceux qui le connaissent, et ils sont nombreux.

    Mais surtout, il a bazardé sa vieille Ford Sierra ! Il a fait l’acquisition d’un 4x4 Hyundai presque neuf dont le propriétaire âgé venait de décéder inopinément, et qu’il prend un plaisir enfantin à lancer sur les routes des alentours...

    Il se dit que la vie est décidément incroyable : il n’y a pas si longtemps, il aurait été obligé de passer à côté d’une telle opportunité, alors que maintenant, grâce au volant financier que la drogue lui a apporté, il dispose de ce qu’il faut pour... vivre meilleur marché ! Car sans blague, ceux qui croyaient qu’entretenir ce vieux break toujours assoiffé ne lui coûtait rien, se mettaient royalement le doigt dans l’œil !

    –   Tu as l’air pensif, honey », lui lance Wendy tout en lui caressant doucement la main.

    –   Oui, un peu », reconnait-il. « Mais rassure-toi, rien qui doive t’inquiéter ».

    –   Tu es sûr ? Parce que je sais que je te rapporte moins que Marijke...

    –   Mais non, ne te fais aucun souci. Je vois les chiffres du bar, j’ai pu m’apercevoir de ce que la plupart sont partis surfer dans des eaux plus chaudes.

    « Je ne suis pas aveugle », lui sourit-il tendrement.

    Non seulement, il n’a aucun problème de vue, mais de plus, il sait ce que les filles lui ont ramené. La meilleure fut Adèle, avec deux kilos et demi liquidés en un peu plus d’un mois. Mais l’apport des autres ne fut certes pas négligeable non plus, car il dort maintenant sur une soixantaine de milliers d’euros en billets – mobilier neuf et nouvelle voiture payés, entrepôt nauséabond démoli.

    Toutefois, il ne sait pas trop s’il pourra continuer ainsi : quatre mois se sont écoulés depuis sa découverte, et il n’a encore réussi à se débarrasser que de huit kilos de cocaïne... sur huit mille. Il renonce à compter de combien de temps il aura besoin avant de pouvoir rendre le garage à son propriétaire.

    –   À quoi penses-tu alors ?

    –   Tu vas me trouver con si je te le dis...

    –   Oh, dans ce cas, dis-le-moi tout de suite ! », raille-t-elle. « Et surtout, ne me fais pas languir, sinon je pique une crise de nerfs ! »

    Il était à deux doigts de lui susurrer qu’il trouve ça vachement agréable d’emmener une jolie fille au restaurant dans une nouvelle voiture, loin des ivrognes et des abrutis qui lui usent la vie tous les soirs...

    Il est sauvé in extremis par l’arrivée de leurs spaghetti alla carbonara...

    –   Désolé, parler la bouche pleine est très impoli ! », se défile-t-il en engouffrant une large fourchetée de pâtes.

    –   Bon appétit ! », l’approuve-t-elle en se mettant elle aussi, à entortiller ses spaghetti autour de sa fourchette. « Qu’est-ce que tu comptes faire à la Nouvelle Année ? »

    –   Bah... Je n’en sais encore rien », ment-il, ou presque : il n’a pas encore pris sa décision, mais a passé quelques heures à s’emplir les yeux d’images somptueuses de stations de sports d’hiver. Et il connait pratiquement par cœur, le prix des locations, des hôtels et des abonnements aux remontées mécaniques de plusieurs lieux mythiques.

    –   Tu ouvriras le bar ?

    –   Personnellement, je ne crois pas, non. En revanche, si Shirley ou Freddy veulent se taper la compagnie des déchirés de la Saint-Sylvestre, ils ont ma bénédiction...

    –   En parlant de Shirley... Quelle gueule elle me fait depuis qu’elle sait qu’on est ensemble !

    –   Ah bon ?

    –   Tu joues remarquablement bien l’étonné, dear... Oserais-tu me prétendre que tu ignores qu’elle est amoureuse de toi ?

    –   Tu rigoles ?

    –   Mais non ! Elle n’est peut-être pas ton genre, mais ce n’est pas pour cela que toi tu n’es pas le sien.

    –   Laisse tomber ! », souffle-t-il. « Si elle croit que j’ai une vocation de charcutier spécialisé dans le boudin, il faut qu’elle arrête tout, tout de suite : la fumette, la Guinness, les chocolats à la menthe, stop ! Ça ne lui vaut rien... »

    Wendy retient un éclat de rire, en s’efforçant de ne pas recracher sa bouchée de spaghetti.

    –   Les nanas amoureuses de leur patron », parvient-elle quand même à glisser, « C’est tellement vieux comme truc qu’il faut vraiment être un grand naïf dans ton genre pour ne t’être aperçu de rien ».

    –   Cesse, Wendy, tu m’ennuies, là... On bosse ensemble, on est même associés dans la société qui gère le Sea Rocks, point barre. Nos rapports sont strictement professionnels et financiers : je suis con comme un Irlandais, mais pas au point de m’embarquer dans une relation malsaine avec, en plus, une fille qui ne me dit absolument rien sur le plan physique. Ni d’ailleurs, sur le plan intellectuel, si tu veux tout savoir, car, franchement, avec ses...

    –   Stop ! », le coupe-t-elle. « Tu m’as convaincue, ce n’est pas la peine de te mettre dans tous tes états ! »

    –   D’accord ! », sourit-il. « Et toi, que feras-tu au Nouvel An ? »

    –   Oh, mon fiancé veut m’emmener à Paris... Il y est déjà allé, il parait que c’est super !

    –   Ah, ton fiancé... », déglutit-il avec peine.

    Elle lui a parlé, tout au début de leur relation, de son nobliau londonien et des beautiful parties auxquelles ils sont régulièrement invités dans la high society...

    Vu son comportement, toutefois, il avait fini par penser qu’elle l’avait plus ou moins oublié. Qu’est-ce qu’il s’était imaginé ? Qu’une Anglaise de riche et bonne famille, avec tout ce que cela comporte de principes cul serré, de préjugés, et de conformisme hypocrite, allait gentiment poursuivre une trouble relation avec un patron de bar irlandais, dealer à mi-temps ?

    Il a du mal à cacher sa déception. Sans compter qu’une fois qu’elle aura quitté Bundoran, il se retrouvera seul. Comme avant... Or il a perdu l’habitude de la solitude et n’est pas réellement convaincu d’avoir envie de la retrouver.

    Il soupire. Il leur reste deux soirées. Deux soirées à passer en devant supporter l’idée que cette salope lui préfèrera, en définitive, un pédé narcissique qui passe son temps à se pavaner en jaquette et chemise à jabot !

    “Ah, elle aime les tapettes !”, enrage-t-il intérieurement. “Eh bien, je vais lui montrer comment ça se passe quand ces décadents se rencontrent ! Et pas plus tard que ce soir, encore bien ! Après ça, quand elle prendra son avion, elle pourra toujours supplier l’hôtesse de la laisser voyager debout !”

     

    Il constata que malgré tout, un peu de tristesse lui voilait les yeux quand elle l’embrassa avant son départ. Peut-être n’avait-elle pas tant détesté que cela, la séance particulièrement corsée à laquelle il l’avait soumise... Mais il ne se demanda pas longtemps s’il aurait dû s’y prendre encore un peu plus brutalement : elle n’était pas encore bien repartie pour Londres, qu’il téléphonait à Inge.

    Car s’il avait globalement apprécié ses relations avec toutes les filles, c’était bien vers l’Allemande que ses pensées s’envolaient le plus régulièrement. Surtout depuis que Wendy lui avait clairement signifié qu’elle ne comptait pas rompre avec son sale Brit...

    –   Inge Schmidt.

    –   Inge ? C’est Dennis !

    –   Dennis ! Je croyais que tu ne m’appellerais jamais ! Donne-moi de tes nouvelles, mon bel Irlandais !

    –   Ma foi, je vais plutôt bien... », répond-il prudemment. « La saison est pratiquement terminée ici. Alors, je me demandais... »

    –   Ce que je deviens ? », ironise-t-elle gentiment. « Tes poufiasses sont rentrées chez elles ou sont parties vers des mers tropicales et tu te dis, “Tiens, comment va-t-elle, cette blondasse Boche, là, putain, comment elle s’appelle, encore ?” »

    –   Non, je t’assure, ce n’est pas ça du tout ! », proteste-t-il, quand même un peu honteux de devoir admettre en lui-même, qu’elle ne tape pas complètement sur la transversale.

    –   Allons, chéri, je suis une grande fille, maintenant. N’essaie pas de me faire croire que tu pensais à moi pendant que tu tirais Adèle ou une autre, dans un des boxes du fond de ton bar !

    –   Je t’en prie, ne sois pas aussi dure avec moi ! D’ailleurs, c’est toi-même qui m’as présenté Adèle !

    –   C’est vrai... Sache pourtant que tout ce que j’espère, c’est que tu l’as tronchée comme une pute sur la table de la cuisine, et que les grosses miettes de pain qui y trainaient lui ont bien meurtri les fesses !

    Il ne peut s’empêcher de rire.

    –   Sans blague, je t’ai fait ça, moi ?

    –   Non, chéri, pas toi. Quelqu’un d’autre, il y a longtemps...

    « Mais ce n’est pas la peine de s’appesantir sur les grossiers bourrins qui m’ont mal baisée dans mon adolescence !

    « Puis, il faut que j’arrête de t’ennuyer, car ce n’est pas bien de mettre dans l’embarras quelqu’un qu’on aime... Dis-moi plutôt pourquoi tu m’appelles ce soir ! »

    –   Eh bien... », éprouve-t-il un peu de mal à se lâcher. « Je voulais savoir si tu as prévu quelque chose pour la fin de l’année... et le début de la suivante ».

    –   Quoi ? », s’écrie-t-elle joyeusement. « Tu envisagerais de m’inviter à Bundoran pour manger des huîtres et de la dinde, puis boire du champagne et faire éclater des pétards ? »

    –   Euh, non, pas exactement », la détrompe-t-il tout en se disant que si le ski ne l’intéresse pas, son retour en Irlande pourrait représenter une option de consolation. « En fait, cela fait des années que je rêve de passer quelques jours d’hiver dans une belle station des Alpes. Alors, je me demandais si cela te ferait plaisir de m’y retrouver ».

    Un court silence lui répond, qu’il a du mal à interpréter...

    –   De quand à quand, chéri ? », le rassure-t-elle, enjouée. « Cela me fera un plaisir fou de te revoir, mais j’ai mon travail, ici à Stuttgart, et je ne serai en congé que de la veille de Noël au 3 janvier... »

     

     

    [1] An Garda Síochána na hÉireann : “La Garde de la Paix en Irlande”. Nom officiel de la Police nationale de la République d’Irlande. Jusqu’à la proclamation d’Indépendance, la police portait le nom de ‘Royal Irish Constabulary’. Depuis lors, son nom se décline exclusivement en gaélique.

    [2] « Putain, va te faire foutre ! » (Polonais)

  • 1.4 - La Rosière

    Il a finalement fait son choix. Pas exactement comme il l’aurait entendu car il s’y est pris tard et les disponibilités s’étaient restreintes, mais en définitive, il n’est certes pas mécontent.

    Malheureusement, au plan du voyage, il fut un peu déçu ! Il dut prendre sa voiture jusque Dublin, mais ça, c’était prévu. Toutefois, alors qu’il aurait espéré découvrir l’Europe continentale en prenant l’Eurostar de Londres à Bourg Saint-Maurice, le manque de places libres dans le train l’obligea à s’embarquer, peu après midi, dans un coquet Airbus A320 d’Aer Lingus à destination de Lyon : “Pour le dépaysement, on repassera”, se dit-il en avisant l’énorme shamrock vert ornant la dérive de l’appareil.

    Une bonne heure et demie plus tard, il touchait le tarmac de l’aéroport Saint-Exupéry, où il mit soigneusement sa montre à l’heure du C.E.T.[1] en attendant Inge, qui arrivait de Stuttgart par la route.

    Après qu’ils se furent embrassés comme des fous, tout à la joie de se retrouver, il ne put se retenir de siffler d’admiration devant sa Porsche Cayenne GTS dorée.

    –   Alors là, tu m’épates ! », apprécia-t-il, tandis qu’elle le laissait caser sa valise à l’arrière du bolide.

    –   C’est grâce à l’argent que tu m’as fait gagner, chéri ! J’en rêvais depuis longtemps, d’autant plus que c’est à Stuttgart, pas très loin de chez moi, qu’elles sont conçues, mais je me voyais mal me mettre la corde au cou pour une voiture. Là, je n’ai pas dû emprunter grand-chose !

    Elle lui sourit encore et recommença à l’embrasser.

    « La seule chose à laquelle il faut que je fasse attention, c’est aux limitations de vitesse sur les autoroutes françaises. Chez nous, c’est libre, et à 130 kilomètres heure, on a le sentiment de se trainer !

    « À moins que tu ne veuilles conduire ? Après tout, elle t’appartient aussi un peu, cette voiture ! »

    Il déclina l’invitation en souriant. Il n’a jamais quitté les Îles, en fait, et rien que voir les gens rouler à droite et enfiler les ronds-points dans le mauvais sens, le mettait foncièrement mal à l’aise.

    Au fur et à mesure qu’ils approchaient de leur but, une sorte d’anxiété montait en lui. Car non seulement, c’était la première fois de sa vie qu’il allait pouvoir admirer la vraie montagne, mais de plus, il n’avait jamais non plus mis les pieds sur des skis. Et ce qu’il avait vu à l’arrière de la Cayenne, l’avait interpellé : Inge avait fait le voyage avec son propre matériel, ce qui lui suggérait indiscutablement qu’elle disposait de nettement plus d’expérience que lui dans ce domaine.

    –   Il faut que je te fasse un aveu », finit-il par lui dire.

    –   Tu m’as trompée, chéri ? », plaisanta-t-elle. « Figure-toi que je suis au courant ! »

    –   Mais non ! C’est juste que...

    –   Quoi ? Tu ne m’as pas trompée ? Je crois que tu es un vilain menteur, mon amour !

    –   Arrête ! En fait, je n’ai jamais skié de ma vie...

    Elle éclata de rire.

    –   C’est ça ton aveu ? Ne t’en fais pas, je t’apprendrai. Je connais un truc infaillible pour te mettre très vite à l’aise et te faire sentir quels mouvements il convient de faire pour maitriser des skis !

    « Je n’en possède pas personnellement, mais nous en louerons : cela s’appelle des snowblades ».

    –   Des lames à neige ? », traduisit-il, interloqué.

    –   Oui. Ce sont de petits skis, de soixante-dix à quatre-vingts centimètres de long, qui sont beaucoup moins intimidants et bien plus faciles à manier que les skis classiques. C’est grâce à eux que ma mère m’a appris à skier.

    « Elle s’est d’ailleurs occupée de mon père presque en même temps, car lui vient de Kampen, sur l’île de Sylt, en pleine Mer du Nord. Cela se trouve dans le Schleswig-Holstein. Tu connais ? »

    –   Bien sûr ! », rit-il. « J’ai une excellente amie dont le père est originaire de l’endroit ! »

    Elle lui jeta un regard en coin.

    –   T’es con, chéri ! », s’amusa-t-elle après une seconde d’hésitation. « C’est tout à fait dans le nord de l’Allemagne. C’est là que mes grands-parents m’ont inoculé le virus du surf. C’est très chic, c’est très beau et c’est très cher, mais il n’y avait aucun avenir pour un ingénieur en automobile par là, et donc mon père est venu bosser à Stuttgart.

    « Et comme la région est plate comme le dos de la main, si on oublie les dunes de sable, il a fallu que ma mère lui apprenne à skier.

    « Pour en revenir aux snowblades, tu verras que c’est assez physique, mais ce n’est vraiment pas ce qui devrait effrayer un grand et fort garçon comme toi. Après deux ou trois jours, quand tu auras pigé comment tu dois te tenir pour ne pas te faire mal au dos et pour que tes blades ne vibrent pas car tu te positionnes mal dessus, on passera aux vrais skis : c’est plus technique, mais c’est plus confortable et plus sûr ».

     

    Il découvrit La Rosière, dans la montée de la route du Col du Petit Saint Bernard menant de la France vers l’Italie, de même que la montagne et les vastes étendues immaculées des pistes.

    Ils lui achetèrent des vêtements de ski aussi coûteux que beaux et chauds dans un centre commercial presque neuf au hameau des Eucherts, à côté de leur hôtel.

    Ils passèrent la soirée de Noël en amoureux dans un petit restaurant typique appelé L’Ancolie, puis ils rentrèrent, pressés de se retrouver à deux et à l’horizontale.

     

    Les premiers jours se déroulèrent comme elle l’avait prévu : il ne pas mit bien longtemps à se familiariser avec la technique de base requise pour l’utilisation des snowblades, puis elle le fit passer au célèbre ‘planté du bâton’, immortalisé par l’inoubliable Jean-Claude Dusse et son imperturbable moniteur[2].

     

    *        *

    *

     

    Pour l’heure, Dennis est monté à pied à La Rosière, où il regarde un match de Premier League, installé dans un pub. L’endroit est évidemment doté de plusieurs télévisions alimentées par un abonnement à Sky Sports, comme chez lui. Il a été agréablement surpris par le fait que l’on parle anglais dans pas mal de commerces de la station. La proximité du terminus de l’Eurostar a en effet rendu ce coin des Alpes extrêmement populaire auprès de la clientèle insulaire, et nombreux furent les Anglais à venir s’y installer, reprenant à leur compte la gestion de plusieurs bars.

    –   Tu me commandes un génépi avec un glaçon ? », lui demande Inge en le rejoignant.

    –   Certainement ! C’était bien, ta séance de sauna ?

    –   Magique ! Il faudra que tu te laisses convaincre d’essayer cela. Surtout que c’est inclus dans les services de l’hôtel !

    Elle l’embrasse dans le cou. Un peu trop longuement pour que cela paraisse véritablement naturel.

    « Qu’est-ce qu’il a à nous reluquer comme ça, celui-là ? », lui demande-t-elle en se dégageant.

    –   De qui parles-tu ?

    –   De ce grand connard, là ! Pas la peine de te retourner, chéri, il fout le camp...

    –   Sûrement quelqu’un qui te trouve à son goût », hausse-t-il les épaules.

    –   À moins que ce ne soit toi qui ne lui plaise ! », éclate-t-elle de rire. « Parce que j’ai remarqué qu’il ne te quittait pas des yeux, même avant que je ne me pende à ton cou.

    « Tu n’as pas déconné, au moins ? », lui demande-t-elle en baissant la voix.

    –   Déconné ? », reprend-il. « Comment voudrais-tu que je puisse déconner dans cet endroit où je ne connais personne et alors même que je sais que tu ne vas pas tarder à arriver ? »

    Elle se penche vers lui, l’air soudain grave.

    –   Je voulais dire... », lui chuchote-t-elle à l’oreille. « Tu n’as rien ramené de... poudreux de Bundoran, au moins ? »

    –   Tu me prends pour un idiot ou pour un suicidaire ? Tu crois franchement que j’aurais pris le risque de venir ici, en avion, avec euh... du poudreux, comme tu dis ?

    –   Non, sûrement pas, chéri. D’ailleurs, tu auras remarqué que c’est bien la première fois que je t’en parle depuis notre arrivée ici. Mais sait-on jamais, qu’en mon absence, tu aies commencé à aimer ça...

    –   No way ! », réagit-il fermement. « Vous autres trouvez cela sûrement très bien, mais je ne suis pas intéressé. Je ne l’ai jamais été et je n’envisage pas du tout de l’être dans un avenir proche ».

    –   Okay, je te crois, chéri. C’est juste que ce type qui vient de sortir...

    Il lève les sourcils, perplexe.

    –   Quoi, ce type ?

    –   Je ne sais pas... Je lui trouvais des allures de flic.

    –   Oh ? », la fixe-t-il dans le blanc des yeux.

    Il sent une sorte de colère monter en lui. Qu’est-ce qu’il lui prend, à cette pétasse, de venir foutre en l’air avant son terme, le petit bonheur éphémère qu’il vit avec elle depuis quelques jours ? Ne pouvait-elle pas ne rien voir ? Faire comme lui, ne vivre que pour l’autre et par l’autre pendant une semaine, quitte à faire semblant que cela durait depuis toujours et que cela ne s’arrêterait jamais ?

    « Un flic ? », coasse-t-il. « Dis-moi donc pourquoi un flic s’intéresserait à moi, à nous ? On est simplement en train de vivre des instants magiques à deux, dans ces montagnes magnifiques. On n’a pas de passé ici, et l’avenir, on s’en occupera plus tard !

    « Alors, je voudrais bien que tu m’expliques pourquoi la police aurait dans l’idée de venir faire chier deux simples touristes en train d’innocemment claquer quelques centaines d’euros dans ce patelin paisible !

    « À moins que ce ne soit après toi qu’il n’en ait ! »

    Elle se raidit...

    –   Calme-toi, chéri... Ce n’était qu’une impression fugitive. Si tu savais comme toutes les nuits, j’ai peur qu’il ne t’arrive quelque chose, que l’on ne découvre accidentellement d’où te vient ton argent et que nous ne nous retrouvions séparés pour un temps indéfini...

    « Parce que, pour ce qui me concerne personnellement, à part ce que j’ai fait pour toi, je n’ai jamais rien commis de gravement illégal, si on excepte encore me faire une petite ligne ou fumer un pétard, de temps en temps avec des amis.

    « Je n’ai pas plus de fréquentation douteuse que n’importe qui, et encore, les gens que je vois régulièrement sont eux aussi au-dessus de tout soupçon.

    « J’ai un boulot fixe, avec un beau contrat qui m’assure des rentrées confortables et régulières, et si effectivement, j’ai pu régler un acompte très conséquent pour m’acheter la Cayenne, on parle là d’un montant qui aurait très bien pu provenir d’économies que j’aurais réalisées depuis que je bosse ! Ou d’un simple don de mes parents ! »

    Il ferme les yeux pendant quelques secondes, sourd au brouhaha qui les entoure.

    –   Excuse-moi », fait-il humblement. « Je ressens la même chose que toi, à imaginer comment tout cela pourrait tourner...

    « Moi non plus, je n’envisage plus la vie sans savoir que nous pouvons nous retrouver presque quand bon nous semble pour passer quelques jours merveilleux à deux ».

    Elle l’entoure de ses bras, les larmes aux yeux.

    –   C’est dur le bonheur, quand on n’y est pas habitué », murmure-t-elle. « On sait tellement bien comme c’est fragile ».

    Il se redresse et l’embrasse. Il déglutit avec difficulté : il vient instantanément de prendre la décision qu’il aurait dû empoigner depuis plusieurs mois... Même si du coup, elle l’aurait peut-être privé de ce qu’il vit avec tant de plaisir en la compagnie de la jeune Allemande.

    –   Tu as raison », lui dit-il en lui prenant le bout des doigts. « Dès mon retour en Irlande, je bazarde toute cette merde ! Je la brûle ou je la jette à la mer, peu importe !

    Il la regarde gravement dans les yeux. Elle lui sourit.

    –   Pourquoi te donner tant de peine ? », s’amuse-t-elle. « Fous-la à la poubelle ! »

    –   Si je pouvais...

    –   Quoi ? », se moque-t-elle de lui en riant. « Il n’y a plus de collecte des ordures à Bundoran ? »

    Il la prend par la taille et frotte doucement son nez contre le sien.

    –   Les déchets encombrants, ça pose problème », chuchote-t-il. « Encore plus qu’une jolie Fräulein qui discute de choses qu’elle ne connait pas ».

    –   Encombrants ? », répète-t-elle. « Mais de quoi parles-tu en fait, chéri ? »

    –   De huit tonnes de cocaïne », lui avoue-t-il. « Moins quelques kilos depuis ta venue ».

    –   Tu plaisantes ? », blêmit-elle.

    –   Malheureusement pas... Huit tonnes, trouvées dans un entrepôt déglingué, sur une plage déserte.

    –   Mein Gott ! », s’insurge-t-elle. « Comment est-ce possible ? Comme tout le monde, j’ai déjà entendu parler de quelques dizaines de kilos qui s’échouent ponctuellement sur des rivages du sud-ouest de la France ou d’Écosse, mais ça...

    Elle lui jette un regard atterré.

    « Tu ne peux pas garder ça, chéri ! À la longue, tu vas te faire repérer. Et une telle quantité t’enverra à coup sûr à Long Kesh. Pour longtemps ! »

    –   Long Kesh est fermé, je te l’ai déjà dit », la corrige-t-il dans un sourire désabusé. « Mais d’accord avec toi, je suis dans une situation aberrante.

    « Sur la saison de surf, les filles et toi m’avez liquidé un peu moins de huit kilos. Ce qui signifie que, même en m’y mettant personnellement, j’aurais du mal à me débarrasser de vingt kilos par an. Car la consommation de ce genre de produit n’est pas vraiment dans les mœurs en Irlande : d’après ce que je sais, l’I.R.A. par exemple, a toujours refusé de s’allier à des trafiquants pour se payer des armes. Elle a même exécuté certains d’entre eux... »

    –   Quatre cents ans !

    –   Quoi ?

    –   C’est ce qu’il te faudrait comme temps pour arriver au bout de ton stock. Mais si ce n’est pas l’I.R.A. qui a fait venir cette cargaison, qui est-ce ?

    –   Je ne sais pas. Au départ, j’ai imaginé qu’au lieu de remettre une partie de leur arsenal aux Brits, certains Provos auraient conclu un accord avec un groupe quelconque...

    –   Et que c’est toi qui as réceptionné le paiement ?

    –   En quelque sorte.

    Il lui explique les circonstances dans lesquelles il a trouvé la drogue. Il lui raconte son père. Il lui avoue aussi son scepticisme devant l’idée qu’il aurait été un membre influent de l’I.R.A.

    –   D’après ce que j’ai lu, c’est souvent comme ça », fait-elle après l’avoir écouté attentivement. « Les gens qui ont un pouvoir de décision dans des organisation clandestines sont soit des fugitifs bien connus des autorités, soit des personnes très tranquilles, que l’on n’aurait pas l’idée de soupçonner ».

    –   Peut-être... Toujours est-il que cela ne m’avance pas beaucoup.

    Elle appelle le barman et lui commande deux nouveaux verres de génépi...

    –   Tu vas rester sur ton idée de tout détruire ?

    –   Je crois, oui. C’est dramatique quelque part, quand on voit qu’en définitive, c’est grâce à cela que nous sommes ici à deux et que nous passons ces moments géniaux, mais je ne vois pas d’autre issue. Comme tu l’as souligné, à la longue, je finirais certainement par me retrouver en taule, et ce n’est pas une perspective qui m’enchante.

    –   Dès que j’en aurai l’occasion, je t’aiderai de tout mon cœur à mieux faire tourner ton bar, chéri ! Pour que l’année prochaine, nous puissions revenir ici : l’argent n’est pas tout dans la vie et si nous sommes deux, c’est aussi pour nous soutenir l’un l’autre !

    « En attendant...

    Il lève vers la blonde, un regard en forme de point d’interrogation.

    « Tu m’offres une fondue ce soir, sur le compte de ta trouvaille ? »

     

     

    [1] C.E.T. : Central European Time, ou ‘Temps d’Europe Centrale’, heure utilisée sur les parties occidentale et centrale du continent européen (G.M.T. + 1), du dernier dimanche d’octobre au dernier dimanche de mars. Durant la même époque de l’année, les Îles Britanniques et l’Irlande se règlent sur le temps du Méridien de Greenwich (G.M.T.).

    [2] Les Bronzés font du Ski : film (1979) de Patrice Leconte.

  • 1.5 - Derek

    Ils se quittèrent dans la joie, ou presque, ravis des quelques jours qu’ils avaient passés ensemble à skier, à bronzer, à découvrir le fromage fondu, la tartiflette, les diots[1] de Savoie, le génépi, et le vin chaud des refuges de montagne. Ils s’engagèrent réciproquement à s’envoyer les photos qu’ils avaient faites, ainsi que les vidéos des premières pelles de Dennis... La mine éclatante, il remonta dans l’avion d’Aer Lingus partagé entre la satisfaction de s’être trouvé quelqu’un digne d’être aimé et sa tristesse de ne pas pouvoir l’emmener avec lui.

    Durant le trajet, il envisagea le côté pratique de quelques solutions à son problème, comme celle d’aller se promener sur la plage de Bundoran le soir à marée basse pour y répandre le contenu d’un ou deux sacs, discrètement. Il s’interrogea à propos des poissons : seraient-ils sensibles à ce genre de pollution ? Il chassa de son esprit sans même un soupçon d’amusement, des images de vidéos virales montrant des poissons shootés, occupés à reproduire tout ce que les humains font comme stupidités quand ils sont stoned.

    En tout état de cause, il est hors de question pour lui de déclencher un incendie dans le garage de location : bien trop dangereux pour ses contemporains, et en plus, d’une efficacité incertaine, juge-t-il.

    Il s’est demandé s’il ne serait pas plus facile et plus efficace d’aller perdre la coke dans les collines des environs du Lac Melvin, ni vu ni connu, en se disant que la Hyundai dispose effectivement d’une capacité de chargement nettement plus élevée que celle de sa vieille Ford Sierra...

    Puis il remit sa montre à l’heure des Îles, en remarquant que le trajet de retour ne lui avait en vérité, coûté qu’une bonne demi-heure de Lyon à Dublin !

     

    Il retrouve sa demeure de Bundoran sans déplaisir : on eut beau lui expliquer que l’étroitesse des logements dans les Alpes est imputable à la configuration accidentée du terrain et aux difficultés à bâtir dans cette région, il n’en reste pas moins que des chambres d’hôtel de trente mètres carrés salle de bains incluse, c’est acceptable pour les vacances, mais pas pour plus longtemps, estime-t-il.

    Il envoie un texto à Inge pour lui dire qu’il est bien rentré, range ses affaires de voyage en vitesse, puis s’offre une petite sieste dans son sofa. « La première dans autre chose qu’un divan pour poupée », se dit-il en fermant les yeux sur ses souvenirs de vacances.

    La jeune Allemande lui téléphone un peu plus tard, le tirant de son sommeil : elle est rentrée sans encombre, elle aussi...

     

    Il est presque vingt heures quand son portable sonne à nouveau.

    –   Dennis O’Toole », répond-il quelque peu intrigué de recevoir un dimanche soir, un appel d’origine inconnue.

    –   Ah, Dennis, je suis bien aise de pouvoir te parler, mon garçon », lui annonce une voix masculine chevrotante. « Mon timbre ne te rappelle sûrement rien, depuis le temps, mais moi, je t’ai reconnu d’emblée. Comme je te reconnaitrai quand tu viendras me voir à Mountcharles, près de Donegal ».

    –   Quand je viendrai vous voir ? », reprend-il étonné. « Mais qui vous dit que je vais venir vous voir ? »

    –   Tu es bien le fils de Dorothy O’Toole née Delaney et de Michael, n’est-ce pas ?

    –   Oui bien sûr !

    –   Eh bien alors, il te suffira de réfléchir un peu pour comprendre qu’il est absolument dans ton intérêt de me rencontrer.

    « À dire vrai, je serais volontiers venu te trouver moi-même, mais je me suis laissé expliquer que tu t’es acheté une nouvelle voiture récemment et que, par conséquent, tu te déplaces certainement plus facilement qu’un vieil homme de soixante-quinze ans ».

    –   Mais enfin, pourquoi voulez-vous tant me voir ? », tente encore Dennis, bien qu’il commence à entrevoir la raison de cet appel, et qu’elle est bien loin de lui faire plaisir.

    –   Parce qu’il est des choses qui ne se disent pas au téléphone.

    « Quand tu entreras dans Mountcharles, cherche un tea-room appelé ‘The Olde Village’. Tu y trouveras une jolie jeune femme prénommée Thalia. Demande-lui comment faire pour arriver chez Derek Carragher. Elle te l’expliquera, c’est ma petite fille ».

    –   Thalia ?

    –   C’est cela même. Sois là ce lundi à dix heures. À demain, mon garçon !

    Même s’il voulait protester, il ne le pourrait : on a raccroché. Il note rapidement ‘Thalia – The Olde Village’ ainsi que ‘Derek Carragher’ dans les notes de son smartphone, puis s’habille pour sortir. Ce n’était pas prévu, bien au contraire, mais il ne peut faire comme s’il venait de ne rien entendre : il lui faut aller contrôler l’état de ce qui se trouve dans le garage.

     

    Il examine le volet de l’extérieur, à la lumière du flash de son portable... Rien d’anormal. Il jette un rapide regard alentour, puis ouvre. Il referme derrière lui avant d’actionner l’interrupteur. Rien n’a bougé, lui semble-t-il : la porte de la vieille garde-robe est un peu de guingois, comme il l’avait laissée, les commodes paraissent avoir été là depuis toujours, ainsi qu’en témoigne la couche de poussière qui commence à les recouvrir... Il vérifie l’intérieur de l’armoire. C’est comme si les sacs de cocaïne le narguaient dans la méchante lumière des néons du garage.

    Il hausse les épaules, referme tout, éteint et rentre chez lui : il s’est fait des idées. Il est plus que temps qu’il se débarrasse de toute cette cargaison avant de devenir aussi paranoïaque que ceux qui en consomment trop !

    Arrivé sur le palier, toutefois, un petit carré de papier jaune collé sur sa porte le fait sursauter. Il lit brièvement ce que l’on a écrit dessus avant de l’arracher dans un sale frisson...

    Il hésite, regarde autour de lui sans rien découvrir de particulier. L’idée de foutre le camp, de se tirer, d’aller se réfugier dans son bar, lui traverse la tête, fulgurante. Il la rejette aussitôt : putain, il est Dennis O’Toole, pas une lopette prête à se laisser impressionner par le premier trou du cul venu !

    Il glisse la clé dans la serrure, ouvre. Rien. En tout cas, rien de changé par rapport à l’état dans lequel se trouvait l’appartement quand il l’a quitté précipitamment, il y a quelque minutes. Il verrouille la porte, et fait le tour des lieux... Dans la poche ventrale de son sweatshirt, le carré de papier lui brûle les doigts. Il le relit. Attentivement.

    Il empoigne son téléphone et forme le numéro d’Inge. Il lui raconte ce qu’il vient de vivre en bredouillant et sur un ton saccadé.

    –   Calme-toi, chéri », tente-t-elle de le rassurer. « Qu’est-ce qu’il y a d’écrit sur ce post-it ? »

    Il déglutit avec peine.

    –   Lundi, Mountcharles, The Olde Village, avant dix heures.

    –   Waouw ! Il veut vraiment te voir, le vieux...

    –   Cela va plus loin que cela : j’ai le sentiment qu’il en sait bien trop sur le euh... stock. En plus, il bénéficie de la complicité de quelqu’un qui a accès à l’immeuble où j’habite.

    –   Qu’est-ce que tu comptes faire ?

    –   Ai-je le choix ?

    –   On a toujours le choix. Par exemple, tu pourrais sauter dans le premier avion qui passe et venir me rejoindre à Stuttgart...

    –   Oui, bien sûr...

    Pour être franc, il n’a pas envisagé ce type de solution. Il se demande fugitivement quelles en seraient les conséquences...

    Elles lui paraissent insoutenables.

    « On finirait par tomber sur la euh... enfin, sur ce que tu sais, et alors... »

    –   Rien n’est moins sûr », le contre-t-elle. « Il y a toutes les chances pour que ce Derek prenne les mesures qu’il faudra pour l’évacuer ».

    –   Il faudrait qu’il sache où cela se trouve...

    –   Il te suffirait de le lui dire !

    –   Oui », ricane-t-il. « Surtout s’il est lié aux services de police et que tu meurs d’envie de venir me rendre visite à Long Kesh ! »

    –   Tiens, ils ont rouvert le site ? », plaisante-t-elle sans y mettre beaucoup de cœur. « Blague à part, chéri, il n’a sûrement aucun rapport avec les flics : on t’aurait arrêté à ta descente d’avion ».

    Son raisonnement se tient, convient-il, sans pour autant qu’il lui paraisse infaillible.

    –   Sauf s’il avait eu peur du scandale. C’est l’Irlande ici, je te le rappelle. Un pays magnifique, où la proportion de gens sympas est clairement plus élevée qu’ailleurs dans le monde. Mais il n’en demeure pas moins une sorte de mentalité bien religieuse et hypocrite que l’on peut résumer en gros par “Oh, my God, de telles choses n’arriveraient pas chez nous”.

    Il l’entend glousser avant de laisser échapper un soupir désenchanté.

    –   Donc, je répète ma question...

    –   Ne te fatigue pas », la coupe-t-il. « J’irai le voir demain, puis on avisera. Avec un peu de chance, il me proposera la solution à ces problèmes sur un plateau d’argent...

    –   Qui sait, en effet ? », lâche-t-elle, visiblement sceptique. « Pour autant que ce soit bien là le motif de ce rendez-vous, évidemment... »

    Ils raccrochent en se gazouillant des mots d’amour qui ne parviennent pas à le rassurer bien qu’elle essaie méritoirement de se montrer convaincante.

    En désespoir de cause, il se résout à gagner son lit, se disant que le repos porte conseil. Conseil de quoi, il ne situe pas, mais soit...

     

    *        *

    *

     

    Il avait espéré mieux, pour sa première nuit chez lui depuis une semaine : il a passé son temps à tourner dans ses draps, sans parvenir à trouver un vrai sommeil avant que ne sonne son réveil. Vaseux, il s’est jeté sous la douche pour tenter d’effacer les heures perdues à se poser de vaines questions.

    Il a pris la route de Donegal en faisant l’impasse sur le petit déjeuner. En vérité, ce dont il avait réellement envie, c’est d’une bonne dose de Jameson...

    Il a trouvé ‘The Olde Village’ sans problème. Le vieux lui avait parlé d’une jolie jeune femme... Quand il a demandé Thalia, il s’est retrouvé face à une surpondérale mal fagotée, produit apparent d’une alimentation à l’américaine, basée sur les hamburgers et les doughnuts.

     

    –   Dennis, mon garçon ! », l’accueille Derek Carragher. « Entre ! Cela fait si longtemps ! Si tu savais...

    Il regarde le vieillard, sans se rappeler l’avoir jamais vu. C’est un homme de petite taille, un mètre soixante-cinq tout au plus. Les ans ont fait leur œuvre, mais on devine encore, planquées sous le gilet de laine et la chemise grège boutonnée jusqu’au col, une forte charpente et une musculature respectable. Surmonté par une abondante chevelure immaculée, le regard vert pâle est incisif et pétillant.

    « Tu ne peux t’en souvenir, évidemment, mais j’ai été un des premiers à te tenir dans mes bras à ta naissance ! », lui apprend-il en s’emparant d’une bouteille de Teeling Vintage Reserve qui trône sur le buffet de bois sombre.

    Il sort deux verres d’une vitrine, s’assied à table en montrant une chaise à Dennis, et les sert. L’intérieur de la petite maison est sombre, chichement éclairé par les fenêtres de taille réduite, faites pour résister aux lourdes tempêtes d’ouest. Joliment meublée à la mode des années 30, elle parait d’une propreté méticuleuse. Elle sent l’encaustique et la soupe aux pois...

    « À part les vieux de mon âge, il n’y a plus grand-monde qui vient me voir désormais », soupire-t-il. « Tant que ma pauvre Helen vivait encore, nous recevions souvent des amis, comme tes parents, et nous jouions aux cartes ou nous discutions devant un verre de whiskey. Mais maintenant, qu’elle est partie, c’est comme si tout le monde l’avait suivie. On m’ignore. Et encore, je te parle ici du meilleur des cas : certains me haïssent ! Pour eux, je ne suis plus qu’une relique d’une époque révolue, d’un temps qu’ils veulent oublier.

    « Mais ainsi va la vie : on ne m’a jamais rien appris d’autre qu’à me battre. Je me suis donc battu. Et tant pis pour ceux qui ont maintenant honte de ce que je représente. Qu’ils périssent dans les flammes de l’enfer ! »

    –   Je ne fais pas partie de ces gens », proteste Dennis, gêné. « Je sais ce que des héros comme vous ont enduré pour nous permettre de vivre libres ».

    –   Oh, je n’en ai jamais douté. Ton père, Dieu ait son âme, était un vrai patriote, un homme dur à la douleur, vaillant, malin et intelligent, qui a fait plus souffrir ces salopards de Brits que n’importe lequel d’entre nous !

    –   Mon père ? », ne cache-t-il pas son scepticisme.

    Derek trempe ses lèvres dans son verre et déguste une micro-lampée de whiskey avant de le regarder dans les yeux.

    –   Sous des dehors d’homme tranquille insignifiant, et sans jamais éveiller le moindre soupçon, c’était lui qui gérait nos entrepôts, qui savait ce qu’il fallait distribuer à qui et à quel moment ».

    –   Allons, parlons-nous bien de Michael O’Toole ? », se récrie Dennis, dans l’incapacité de dissimuler son incrédulité. « De celui que j’ai toujours connu comme étant un bien modeste pêcheur ? Un taciturne au calme imperturbable ? Un père de famille attentionné, dont je n’étais que... Dont j’étais la seule richesse, comme il disait toujours ?

    –   Oui, mon garçon. Ne lui arrivait-il pas, au moins une fois par semaine, de ne rentrer de la pêche qu’avec quelques maigres prises qui suffisaient tout juste à ne pas vous laisser mourir de faim ?

    –   Si, mais...

    –   Eh bien, tu sais maintenant pourquoi.

    –   Vous voulez dire qu’il n’allait pas vraiment pêcher tous les jours ?

    –   En effet, et je m’étonne que tu paraisses l’ignorer. Toutefois, à un moment, cette double vie a commencé à l’user...

    « On ne vit pas impunément, durant des années, dans le stress, le mensonge et la dissimulation, mon garçon. Sur la fin, il avait des absences, comme s’il avait des regrets d’avoir fait tout ce qu’il avait pu pour combattre ces salopards...

    « Ainsi, quand des traitres comme Gerry Adams ont voulu pactiser avec l’ennemi, il s’est mis à tergiverser, à ne plus parler avec le même mépris des pacifistes. Il est même allé jusqu’à essayer de nous convaincre qu’il y a un temps pour tout et que la voie de la sagesse passait par la négociation !

    Il secoue la tête, déçu comme si le père de Dennis était en face de lui.

    « La négociation ! », répète-t-il, incrédule. « Et négocier à propos de quoi, donc, mon garçon ? À ce que je sache, les oppresseurs tiennent toujours bien le haut du pavé, à quelques kilomètres d’ici ! Et ils sont encore et toujours en train de se pavaner sur la misère du peuple irlandais !

    Ses mâchoires se crispent tandis que son poing serré s’abat brutalement sur la table de bois sombre, faisant sauter les verres de whiskey et la bouteille qui l’encombrent.

    « Alors, il a bien fallu que nous rendions les armes... Parce que nous avions été trahis bien évidemment : les pacifistes s’étaient dépêchés de renseigner l’emplacement de nos caches à la Garda et à la R.U.C.[2] !

    « Heureusement qu’ils ne connaissaient pas tout... Ou que nous fûmes suffisamment rapides pour contrer la police !

    « Plutôt que de sacrifier ce qui nous aurait permis de poursuivre notre juste combat, on a rassemblé tout ce que l’on a pu trouver et qui n’était pas répertorié au Sinn Féin[3]... Et on a vendu cet arsenal, en se passant des services de ton père ! Je suis certain que ce dernier ne nous avait pas trahis, mais à l’époque, il m’aurait été impossible de jurer qu’il ne s’apprêtait pas à le faire... »

    –   Donc, c’était lui qui gérait votre euh... logistique, mais vous avez liquidé le tout sans son accord ? », s’étonne Dennis.

    –   Je sais que cela parait étrange », admet Carragher. « Mais il faut se replacer dans le contexte de ces années : après le temps des Troubles, de la guerre et de l’action, était venu celui de l’incertitude. Que fallait-il croire ? Et qui, surtout ! Par leurs humiliantes négociations, les pacifistes nous avaient divisés... On ne savait plus à qui faire confiance !

    « Et tu le devines certainement, mon garçon, quand on se trouve dans une telle situation, on ne se fie plus qu’à un carré de personnes dont on est absolument sûr... »

    –   Et dont mon père ne faisait plus partie, si je comprends bien... Mais à qui avez-vous pu vendre cet arsenal, en cachette de tous ?

    –   C’est là que les choses ont pris une tournure embarrassante. Je connaissais certains des contacts de ton père. Je me suis empressé de les alerter...

    « Mais eux-mêmes avaient de trop bons rapports avec Michael O’Toole pour avoir traité avec lui à plusieurs reprises. Dès lors, c’est lui qui a réceptionné le paiement ! »

    Un court instant de silence s’installe entre eux, le temps que Dennis digère ce que le vieillard vient de lui apprendre.

    –   Bref, si je comprends bien, vous l’avez doublé et il vous a rendu la pareille...

    –   Tu peux voir les choses comme cela, mon garçon, et il est tout à ton honneur de vouloir défendre la mémoire de ton père. Mais tu négliges un élément important : les armes nous appartenaient. Dès lors, c’est à nous que devait revenir le produit de leur vente.

    Le vieil homme avale d’une traite, le reste du contenu de son verre, puis leur ressert une rasade.

    « Les choses ont trainé en longueur », poursuit-il. « Ce n’est pas inhabituel dans ce genre de deal, puis, malheureusement, Michael est décédé. J’ai véritablement harcelé les clients, mais dans ce type de, disons... organisation, tout est sévèrement cloisonné.

    « En dépit de tout cela, à la longue, j’ai fini par apprendre que le paiement avait été fait, et que c’était ton père qui l’avait reçu ».

    –   Sans pour autant que vous puissiez être sûr de ce point : si les membres de cette organisation, comme vous l’appelez, avaient appris le décès de papa, il leur était facile de lui mettre cela sur le dos pour garder l’argent.

    –   Effectivement. Je ne pensais pas que l’on m’avait menti, mais je ne pouvais en être certain.

    « Il se fait toutefois, que nous savons à peu près tout ce qu’il se passe dans les environs. Nous avons donc remarqué que, d’un seul coup, tu conduisais une nouvelle voiture, que tu sortais de jolies étrangères, que tu avais renouvelé ta garde-robe, au sens propre comme au figuré. Et que pour couronner le tout, tu t’offrais des vacances de ski dans les Alpes en compagnie d’une très belle jeune femme, du genre de celles qu’il ne doit pas être très bon marché d’entretenir...

    “Ainsi, Inge avait vu presque juste”, se dit Dennis. “Le type dans le bar de La Rosière n’était probablement pas un flic, mais il me surveillait...”

    « Nous en avons déduit que tu étais tombé, peut-être par hasard – à moins que tu ne sois réellement ce que l’on appelle un petit malin –, sur l’argent que ton père avait reçu en paiement de nos armes ».

    Dennis hausse les sourcils. Il lui lance un regard désabusé.

    –   Votre déduction tient la route », admet-il tristement en hochant la tête. « Et je crois pour ma part, que tout cela s’est bien déroulé comme vous venez de le décrire. Mais ce que papa a réceptionné n’est pas de l’argent à proprement parler... »

    –   Ah ? Et qu’est-ce donc ?

    –   De la drogue.

    Derek Carragher écarquille les yeux.

    –   Dieu tout puissant ! », soupire-t-il en se signant. « Je comprends que cela ait échappé à nos recherches. Parce qu’évidemment, nous avons fouiné dans les environs, à la mort de Michael, y compris chez lui et dans son bateau... Où as-tu trouvé cela, mon garçon ? »

    Dennis lui raconte toute l’histoire du hangar voué à la démolition et de son incommodante trouvaille... Il sourit en apprenant que les amis de Derek avaient également fouillé l’entrepôt : “Toujours le même vieux principe de ‘La Lettre volée’ d’Edgar Allan Poe”, se dit-il. “Tout ce qui est trop visible n’attire pas l’attention...”

    Dans la foulée, et en sentant un poids énorme lui libérer les épaules, il lui explique aussi où il a planqué les tonnes de cocaïne, et combien il sera heureux de les rendre à leur légitime propriétaire.

    Il est midi passé quand ils se quittent, et dans la bouteille de Teeling, le niveau est descendu largement sous la moitié...

     

    Il décide de s’arrêter dans le premier restaurant qu’il voit sur sa route, et déjeune d’un solide Irish stew[4] arrosé d’eau minérale – et non de Guinness comme ses voisins de table, de façon à contrecarrer le plus possible, les effets de l’alcool ingurgité en matinée.

     

    Ainsi, les choses se sont passées à peu près comme il l’avait imaginé... Mais il n’en revient pas d’avoir appris l’importance de l’implication de son père dans la lutte menée dans les comtés du Nord ! Franchement, quel petit cachottier, ce gentil papa qui l’aidait à faire ses devoirs quand il était gamin, et qui prenait plaisir à aller le voir jouer au football gaélique le dimanche après-midi...

    Il règle son addition avec un petit pincement au cœur : il se rend compte que bientôt, c’en sera terminé de vivre comme un prince. Quand il aura refilé la came à Derek et à ses belliqueux petits copains, son confort y perdra ce que sa tranquillité d’esprit y aura gagné... Il chasse rageusement l’idée qui lui venait de garder quelques sacs de cocaïne par devers lui, afin de pouvoir maintenir son train de vie actuel.

    Il remonte dans sa voiture et prend la direction de Bundoran sans accorder d’attention à la grosse Range Rover noire qui sort de stationnement à sa suite.

     

     

    [1] Diots : petites saucisses de porc, savoureuses pour qui n’est pas rebuté par leur haute teneur en graisse. On les mange habituellement accompagnées de chou vert.

    [2] R.U.C. : Royal Ulster Constabulary. Service de police d’Irlande du Nord. On notera l’utilisation abusive voire arrogante, du nom ‘Ulster’, alors que cette partie du Royaume Uni ne compte que six des neuf comtés de la province originale de l’île.

    [3] Sinn Féin : Parti politique connu pour ses liens historiques avec l’Irish Republican Army, actif aussi bien en République que dans le Nord.

    [4] Irish stew : potée à base de ragout d’agneau cuisiné à la bière brune. Les Irlandais le considèrent comme une espèce de plat national.